Cours emploi développement 2. Diagnostic. 23 Contenu

Université Pierre Mendès France de Grenoble
Cours emploi et développement
André Rosanvallon

Partie 2 : le diagnostic sur l’emploi

23. Eléments du diagnostic

 

Introduction

L’analyse des problèmes d’emploi et de formation dans les pays en développement, et en Afrique en particulier, a fait l’objet d’un très grand nombre de travaux. Il en ressort que les situations nationales sont extrêmement diversifiées et hétérogènes. Ils nous renvoient par ailleurs l’image de réalités en profondes mutations selon des rythmes et des contenus variables en fonction des périodes et des espaces de référence. Dans ces conditions il est illusoire de pouvoir dresser un tableau général des problèmes d’emploi dans les pays en développement, et même de pouvoir établir des diagnostics nationaux exhaustifs.
Tout au plus, on doit se contenter de repérer un certain nombre de tendances plus générales, susceptibles de constituer un cadre de référence utile et un point de départ dans une démarche de diagnostic. Au moins dans un premier temps, quatre groupes d’éléments sont retenus à titre d’hypothèses préliminaires de travail. Ils sont relatifs : i) à la prise en compte des environnements, ii) au poids du chômage et du sous emploi, iii) aux modalités d’emploi de la population occupée, iv) à l’émergence de nouvelles dynamiques d’emploi à amplifier.
N.B : sur ce thème, les apprenants sont invités à se reporter au manuel sur le « Bilan emploi-formation : situation et perspectives » que j’ai réalisé pour le Bureau International du Travail

1. Les environnements des problèmes d’emploi

Naturellement, on ne peut pas comprendre et interpréter la réalité des problèmes d’emploi sans les resituer dans leurs environnements. L’idéal serait de pouvoir intégrer les différentes facettes de ces environnements, et les considérer sous leur angle culturel, social, politique, historique. C’est dans cette perspective qu’il est recommandé de constituer des équipes pluridisciplinaires. Trois variables d’environnement sont particulièrement déterminantes et incontournables : les variables démographiques, les variables économiques et les variables institutionnelles.
11. L‘environnement démographique
Le poids des contraintes démographiques
L’environnement démographique est une contrainte majeure dans la mesure où la croissance de la population active détermine de manière quasi mécanique l’ampleur du volume d’emplois nouveaux à créer annuellement pour ne pas produire du chômage supplémentaire. Ces dernières années, le taux de croissance de la population active était légèrement supérieur à 3% en Afrique sub-saharienne. Dans le contexte actuel de l’Afrique, on estime qu’il faut un taux de croissance économique annuel d’environ 6% pour faire face aux demandes d’emploi des nouveaux arrivants sur le marché du travail. Dés lors, ce qui est en cause, c’est l’ampleur du différentiel entre le taux de croissance nécessaire pour absorber ces demandes et le taux de croissance effectif. Cette contrainte, en terme de créations d’emplois nécessaires pour faire face aux flux des nouveaux demandeurs d’emploi, est encore sensiblement renforcée en zones urbaines quand existent d’importants mouvements d’exode rural.
Quelles sont les perspectives à moyen et long terme de cette contrainte en Afrique ? La réponse à cette question varie selon que l’on se range parmi les pessimistes ou les optimistes. Le plus souvent on insiste sur le poids croissant de cette contrainte. Ainsi, selon certaines estimations, on prévoit qu’en 2015, l’Afrique sub-saharienne à elle seule fournira chaque année un contingent de travailleurs et de chercheurs d’emploi trois fois plus élevé que celui des pays membres de l’OCDE, de l’Europe de L’Est et de l’ex-Union soviétique rassemblés !. Certes, dans ce domaine comme dans d’autres, on peut penser que le pire n’est jamais sûr. Il n’empêche, dans un diagnostic d’emploi, surtout s’il intègre des préoccupations prospectives, la prise en compte des contraintes démographiques est doublement nécessaire, tant pour comprendre une des causes majeures du chômage et du sous emploi observables (particulièrement en zones urbaines) que pour anticiper les créations d’emploi nécessaires pour éviter d’amplifier ces déséquilibres (Sur la base d’un taux de croissance annuel de la main d’oeuvre de 2,5%, il faudra créer chaque année environ 6 millions d’occasions d’emplois à partir de l’an 2000 en Afrique subsaharienne).
On s’intéressera alors en particulier :
-aux indicateurs démographiques traditionnels (taux de croissance naturel, de natalité, de mortalité, de fécondité… population totale, active, occupée… totale, urbaine, rurale, agricole…) pour le calcul des flux annuels des nouveaux entrants sur le marché du travail et donc de la contrainte de création d’emplois nécessaires correspondants,
– aux mouvements migratoires (tant internes qu’externes) en insistant sur les modalités des migrations (saisonnières, définitives) sur leurs raisons (en tenant compte à la fois des facteurs d’expulsion des zones d’émigration et des facteurs d’attrait ou d’appel des zones d’immigration) et sur leurs impacts par rapport aux zones d’origine.
La vérification de l’émergence de nouvelles dynamiques démographiques
Les travaux des démographes suggèrent l’apparition dans un grand nombre de pays en développement, dont l’Afrique, de deux dynamiques en matière de population susceptibles de réduire la contrainte démographique actuelle.
La première concerne les débats sur la question de la « transition démographique » et qui repose sur le constat d’une tendance à la baisse des taux de croissance démographique en raison en particulier de la baisse des taux de fécondité.
La seconde concerne l’évolution des formes et de l’ampleur de l’exode rural. Elle repose sur le constat d’un ralentissement de ces migrations ou de flux se dirigeant de préférence vers les pôles urbains secondaires plutôt que vers les capitales, et même dans un certain nombre de cas (au Ghana, au Nigéria, en Tanzanie, au Zimbabwe selon les observations du BIT) à une inversion des migrations de main d’oeuvre des zones urbaines vers le secteur agricole.
Le travail de diagnostic consistera à vérifier l’existence ou non de ces inflexions dans l’environnement démographique des problèmes d’emploi.
12. L‘environnement économique
Quelle que soit l’importance du contexte économique sur l’emploi, on doit se limiter à l’examen de quelques indicateurs économiques essentiels. En général, il s’agira de reprendre les résultats des études économiques disponibles, des données des comptes nationaux, des enquêtes de conjoncture….
On s’intéressera en particulier aux indicateurs révélateurs des contraintes qui pèsent actuellement sur le développement économique de ces pays, dont trois sont principales :
– le poids de la dette : selon le FMI, entre 1984 et 1992, le poids de la dette en % du PIB est passé de 55,4% à 72,8% en Afrique subsaharienne alors que dans le même temps elle passait de 22,1 à 25,1% en Asie (et même de 28% à 9,4% dans les nouveaux pays industriels asiatiques),
– le poids et la structure des investissements : entre la décennie 60 et la décennie 70, le volume des investissements en valeur relative a régressé en Afrique passant de 20% à 15% dans le PIB,
– la faiblesse de la productivité des moyens de production.
On sera attentif aux renversements éventuels des tendances en cours, en particulier en Afrique, dans le sens d’une reprise de l’activité économique avec des taux de croissance économique qui deviennent supérieurs aux taux nécessaires à la création d’un surplus de main d’oeuvre.
Pour les besoins d’un diagnostic sur l’emploi, il s’agira de rendre compte d’une part de l’ampleur et des caractéristiques de la crise économique et de ses impacts en terme d’emploi, et d’autre part de mettre en évidence la nature d’éventuelles dynamiques de sortie de crise pour identifier les variables d’emploi susceptibles de les amplifier.
13. L‘environnement institutionnel
A ce niveau, on distinguera deux groupes d’éléments qui sont déterminants tant de la configuration des situations de référence qui font l’objet du diagnostic, que des possibilités et des modalités de mise en oeuvre des recommandations faites à l’issue du diagnostic : les acteurs institutionnels d’une part, les politiques publiques d’emploi d’autre part.
les acteurs institutionnels
Avant la mise en oeuvre des programmes d’ajustement structurel, les seules institutions qui intervenaient sur le marché du travail étaient publiques. Actuellement, on assiste à l’émergence et à la montée en puissance d’institutions privées sous la forme de bureaux privés de placement, de bureaux d’études spécialisés, d’institutions de formations. S’agissant des institutions du « service public de l’emploi « ,(cf. la partie du cours sur les politiques publiques d’emploi) on observera la manière dont sont assurées :
– les fonctions : d’études et conception en amont,
– les fonctions d’exécution et de mise en oeuvre des décisions,
– les fonctions de suivi, de contrôle et d’évaluation.
Pour ces institutions, on précisera éventuellement l’existence ou non de politiques de décentralisation et de déconcentration. On vérifiera par ailleurs si elles développent des stratégies de spécialisation et/ou de polyvalence.
les politiques publiques d’emploi (cf. la partie du cours sur les politiques publiques)
Le travail de diagnostic consiste :
– à dresser un inventaire de ces politiques,
– à les décrire et à les qualifier en distinguant d’une part les politiques  » passives  » qui cherchent à minimiser le coût du chômage (du type politiques d’indemnisation), et d’autre part, les politiques  » actives  » qui cherchent à réduire le volume du chômage par la création d’activités et d’emploi,
– d’évaluer si possible les résultats et les impacts de ces politiques.

2. Ampleur et réalités du chômage et du sous emploi

Le chômage est un des problèmes majeurs auxquels ont à faire face la grande majorité des pays industrialisés et en développement. C’est un élément central du diagnostic. Mais c’est une des parties de celui-ci les plus difficiles à établir compte tenu des données et des concepts d’analyse disponibles
Le chômage n’est pas une fatalité absolueLe cas de l’Ile Maurice en témoigne. En moins d’une décennie, de 1983 à 1993, le taux de chômage est passé de 20% de la population active à moins de 2% de celle- ci alors que dans le même temps, le développement des emplois dans le secteur manufacturier (avec un taux de croissance de l’ordre de 150% pendant cette période) permettait d’absorber une entrée massive des femmes sur le marché du travail.
Avec la montée de l’informel, l’augmentation du sous-emploi agricole et des nouvelles formes d’emploi aux frontières du sous emploi et du chômage, on assiste à une généralisation de situations de précarité et d’exclusion qui se manifestent entre autre par l’accroissement du volume de la population obligée de vivre en dessous des seuils de « pauvreté ».
Par delà la mesure des stocks et des flux du chômage (en ayant soin de préciser le concept utilisé entre chômage déclaré, enregistré et déguisé…), le diagnostic aura à mettre en évidence plusieurs éléments et en particulier :
– les caractéristiques par âge et par sexe de la population concernée, pour faire ressortir : les degrés de vulnérabilité et de discrimination entre les groupes d’individus (en Afrique, la population de 15 à 24 ans représente 60 à 75% de la population en chômage, le taux de chômage des jeunes est 3 à 4 fois supérieur à celui des personnes âgées) ; le fait que le chômage urbain en Afrique est principalement un chômage de jeunes.
 le poids et les caractéristiques des primo demandeurs d’emploi en fonction de leur d’âge, de leur niveau de sortie d’études (le chômage est de plus en plus un chômage d’individus instruits et formés, le cas du Mali témoigne de l’importance des files d’attente des diplômés en matière d’insertion, de la durée de la recherche d’emploi (en Afrique 2 primo demandeurs sur 3 sont des chômeurs de longue durée), des modalités de recherche d’emploi (une minorité de cette population – 22% au Bénin en 1994 – est inscrite dans un bureau de main d’oeuvre),
– la montée du chômage « ouvert » possible dans l’agriculture au sein des ménages ruraux sans terre ou disposant d’exploitations de toutes petites tailles ( selon la FAO en 1989, 33% des ménages ruraux au Maroc étaient sans terre, ils étaient 30% en Inde, 37% en Indonésie, 39% au Brésil et 77% en République Dominicaine) mais surtout en milieu urbain en relation avec la multiplication des licenciements (individuels et collectifs), et les difficultés croissantes d’insertion professionnelle des primo demandeurs d’emploi,
– l’ampleur et les variations saisonnières du chômage déguisé dans l’agriculture tant parmi les exploitants que les parmi les salariés. Selon les statistiques du BIT, ces derniers représentaient 30,8% des travailleurs ruraux en Amérique Latine, 18,2% en Asie….et seulement 2,2% en Afrique au cours de la décennie 80,
– les zones de localisation du chômage et du sous emploi en distinguant d’une part les zones rurales des zones urbaines et d’autre part parmi ces dernières les zones urbaines principales et les secondaires (en Afrique, selon les estimations du PECTA-BIT, 23% de la population active urbaine est en chômage, en Asie aussi le chômage est un phénomène majoritairement urbain),
– les modalités de sortie du chômage et de retour à l’emploi. On s’intéressera : aux durées du chômage (en 1994, au Bénin, le quart des chômeurs urbains l’étaient depuis plus de 5 ans et environ la moitié depuis plus de 2 ans), aux stratégies de recherche d’emploi, aux caractéristiques des nouveaux emplois occupés, aux impacts des politiques de lutte contre le chômage.

3. Les modalités d’emploi de la population occupée

Elles diffèrent fortement selon les pays, selon en particulier l’importance relative des emplois par secteur. Au cours de ces dernières années, les situations d’emploi ont évolué de manière contrastée selon les groupes de pays. Les statistiques du BIT concernant les principales évolutions de l’emploi par groupes de pays depuis le début de la décennie 80 en témoignent
Outre les considérations générales sur les indicateurs globaux d’emploi, cette partie du diagnostic sur les modalités d’emploi de la population occupée devrait comporter quatre rubriques principales, relatives :
– à la population occupée dans l’agriculture,
– aux emplois du secteur moderne manufacturier,
– à l’informalisation des emplois,
– à leur tertiarisation.
Sur ces différents thèmes, on peut lister à titre d’hypothèse et de manière indicative, un certain nombre de points du diagnostic susceptibles de guider la recherche d’informations pertinentes.
31. La population occupée dans l’agriculture
Dans ce domaine, les différenciations sont fortes entre les pays asiatiques, latino américains et africains. Dans tous les cas, à partir des outils analytiques et méthodologiques présentés dans les leçons précédentes on aura à rendre compte des indicateurs de diagnostic de la population occupée dans l’agriculture suivants :
– la diversité des emplois et des modes de mobilisation de la main d’oeuvre dans l’agriculture
– l’intensité du travail dans l’agriculture et le sous emploi agricole et les disponibilités de main d’oeuvre
– les nouvelles formes d’organisation communautaire dans le monde agricole et leurs impacts sur l’emploi
– les dynamiques et les perspectives d’emplois dans l’agriculture et dans le cadre des relations agriculture-industrie.
32. La population occupée dans le secteur moderne manufacturier
– l’identification des principales structures d’emploi :
– les stratégies de gestion des ressources humaines des entreprises,
– les perspectives et les dynamiques d’emploi dans le secteur moderne
– les modalités actuelles et les perspectives d’insertion du secteur moderne dans lamondialisation des échanges.
33. L’importance croissante des emplois dans le secteur informel
Il s’agit là sans aucun doute, d’une des tendances d’évolution les plus significatives en matière d’emploi dans les pays en développement observées au cours de ces dernières années. A l’exception des nouveaux pays industriels d’Asie, ce secteur ne cesse de s’étendre comme en témoignent les statistiques du BIT sur l’emploi informel dans le monde. Dans un diagnostic d’emploi, un chapitre important est à consacrer à l’estimation du nombre d’emplois et au repérage de leurs évolutions. Ces données seront complétées en tenant compte :
– de l’hétérogénéité des emplois informels selon les secteurs et les filières de production et selon les caractéristiques des unités de production (selon en particulier qu’il s’agit des emplois dans les unités « intermédiaires » proches du « secteur moderne » ou des micro-unités de « survie ». L’exploitation d’une banque de données portant sur environ 2200 micro entreprises localisées dans 7 pays différents vérifie l’extrême hétérogénéité de ces unités ce qui amène certains auteurs à remettre en cause la notion même de secteur informel (Cf C. Morrisson, D.Mead, « Pour une nouvelle définition du secteur informel », Revue d’économie du développement, N°3, 1996),
– des modes d’articulation avec le secteur moderne (en distinguant les éventuelles relations de complémentarité et les positions de concurrence) au niveau des intrants et des consommations intermédiaires, mais aussi des produits sur les marchés de consommation. Ainsi par exemple, à Yaoundé, il y a peu de relations de sous-traitance entre les deux secteurs, l’informel étant orienté à 80% vers la demande des ménages ; par contre le secteur formel fournit les 2/3 des entrants de l’informel, et 20% des achats de biens « formels » importés ou produits localement transitent par le secteur informel commercial.
– des programmes d’appui au secteur informel, et de leurs impacts en matière d’emplois et d’apprentissage,
– des dynamiques induites par les nouvelles modalités d’organisation collective du secteur, en insistant en particulier sur les nouvelles fonctions susceptibles d’être prises en charge par les associations ou groupements de petits producteurs (dont les fonctions de formation et d’assistance technique).
34. La tendance à la tertiarisation des emplois
Elle est commune à l’ensemble des pays et des économies dans le monde, avec d’assez fortes disparités entre les pays selon la nature du secteur tertiaire. On distingue en effet plusieurs types de tertiaire qui renvoient à plusieurs types d’activités et à plusieurs modes d’organisation des activités économiques. La liste est longue en effet des emplois tertiaires : commerce (de gros, de détail), hôtellerie, restauration, banques, transports, assurances, … .
Selon la nature et la finalité du diagnostic, plusieurs typologies sont possibles. L’une d’entre elles est particulièrement importante qui différencie :
– les services marchands rendus aux particuliers : aux ménages d’une part, aux entreprises d’autre part, en distinguant dans les deux cas selon que les services sont rendus dans le cadre ou non d’activités informelles
– les services non marchands rendus par les administrations centrales et décentralisées.
Outre la mesure des emplois correspondants, le diagnostic aura pour objectifs :
– de rendre compte de cette extrême diversité et hétérogénéité des emplois tertiaires, allant du cadre bancaire au gargotier du secteur informel,
– d’identifier les dynamiques qui traversent ce secteur en distinguant les dynamiques qui s’inscrivent dans une logique de productivité (et qui privilégient en particulier les services rendus aux entreprises dans les domaines des études, de la maintenance, de la recherche de la qualité, de l’appui à l’innovation technologique…..) de celles qui relèvent de stratégies de lutte pour la survie et qui se traduit par le développement d’emplois précaires et informels

4. L’émergence de nouvelles dynamiques d’emploi

Depuis le début du nouveau millénaire, on assiste à une différenciation des régimes de croissance qui se traduit par des évolutions fortement contrastées en matière d’emploi. La majorité des commentaires reposent sur l’idée d’un dualisme fort entre deux pôles : l’un relatif aux « pays à succès » (principalement les pays émergents du Sud Est asiatique) qui ont réussi à résoudre leurs problèmes d’emploi, un autre qui regroupe la quasi totalité des pays en développement qui ont vu perdurer et s’approfondir une situation de crise en matière d’emploi. L’observation des faits nous montre toutefois des situations plus complexes. La mondialisation actuelle de la crise témoigne du caractère réversible de certaines dynamiques antérieures asiatiques. Surtout, de notre point de vue, beaucoup trop d’analyses restent marquées par un pessimisme ambiant hérité de la période antérieure et qui interdit à leurs auteurs de percevoir les dynamiques en cours dans les pays « non émergents ». Sans aucun doute celles ci restent encore très fragmentaires, fragiles et/ou insuffisantes. Bien souvent, leur diffusion se heurte à de nombreuses et multiples résistances. Il n’empêche, on ne peut nier leur existence. Et c’est bien parce qu’elles sont encore limitées et insuffisantes qu’il est essentiel de les connaître et de les faire reconnaître pour pouvoir les consolider et les amplifier. Dans cette perspective, à travers l’élaboration du diagnostic, il s’agira :
– de faire un inventaire le plus exhaustif possible de ces nouvelles dynamiques,
– de les interpréter et de les analyser en insistant sur les modalités de leur généralisation,
– d’évaluer leurs impacts en terme d’emploi et de formation.
Ces nouvelles dynamiques sont diversifiées. Nous avons déjà signalé l’existence d’évolutions positives dans l’environnement démographique et économique des problèmes d’emploi. D’autres sont tout autant significatives. Leur contenu et leur ampleur varient selon les pays rendant très illusoire toute tentative d’exhaustivité. Nous en privilégierons trois qui apparaissent particulièrement significatives qui se manifestent sous la forme en particulier de l’émergence de nouveaux comportements, de l’apparition de nouveaux acteurs et de nouvelles institutions à l’origine de nouveaux modes de régulation de l’emploi, et du développement de nouveaux ajustements entre l’emploi et la formation.
L’Etat
On assiste actuellement à de profondes remises en cause des fonctions traditionnelles de l’Etat dans le champ de l’emploi et de la formation, et à des recompositions positives à travers le développement de nouvelles fonctions. Parmi ces dernières qui seront détaillées dans la partie suivante sur l’évolution des politiques publiques d’emploi), on signalera :
– de nouveaux comportements en matière de création d’emplois avec le lancement de nouveaux dispositifs d’aide et d’appui à la création d’activités, la multiplication d’actions visant à rendre les environnements favorables à la création d’emplois par la création d’activités,
– la prise en charge de nouvelles fonctions : en matière d’amélioration des systèmes d’information, d’études et de conseil auprès par exemple des unités du secteur informel,
– le lancement de nouvelles institutions plus déconcentrées et plus décentralisées,
– la diffusion de nouveaux comportements par rapport aux entreprises ou aux implantations étrangères…
Ce qui est nouveau aussi, c’est la mise en place et le développement des stratégies de décentralisation et de déconcentration au sein de l’appareil d’Etat. Pour l’instant, les impacts de ces processus restent relativement limités. Mais on peut s’attendre que dans les prochaines années, les collectivités locales seront un acteur déterminant de nouveaux modes de gestion de l’emploi. Surtout ce qui est remarquable, c’est le constat de fortes convergences et complémentarités entre ces mouvements et la multiplication des initiatives « à la base » prises par les acteurs de la société civile.
Les entreprises et les entrepreneurs
Un consensus semble se dessiner sur le fait de l’émergence et du développement de véritables entrepreneurs au sens « schumpétérien » capables de mettre en oeuvre des facteurs de production et d’innover. Elle rend compte aussi de l’émergence de véritables groupes industriels africains et du développement de nouvelles capacités de management parmi les entreprises les plus dynamiques, à l’origine de nouvelles stratégies de rationalisation et de valorisation de leurs ressources humaines, en particulier dans les domaines de la formation et du recrutement de leur personnel tant dans le secteur privé que dans les entreprises publiques et para publiques restructurées (Lesueur et Plane).
42. l‘émergence et le renforcement d’institutions et d’organisations intermédiaires
Nous avons signalé précédemment l’existence et la montée en puissance de nouveaux acteurs au sein de micro organisations, sous la forme en particulier de groupements et d’organisations populaires d’une part, et d’ONG d’autre part. Il s’agit là d’un phénomène général que l’on observe sur l’ensemble des continents selon des modalités spécifiques. En Asie, certains observateurs considèrent que les dynamismes de ces institutions sont à la base de la réussite de ces pays. En Afrique, ce mouvement est relativement plus récent. Il apparaît d’autant plus vigoureux qu’il est concomitant à la crise de l’Etat-providence jusqu’alors omniprésent dans un environnement marqué par des déficiences fortes des marchés. Le dénombrement des ONG et des groupements est mal aisé. D’autant que ces entités sont en général très hétérogènes.
 Les groupements
Pour reprendre la définition du PNUD, les groupements et autres organisations populaires sont des organisations démocratiques qui représentent les intérêts de leurs membres et sont responsables devant eux. Elles sont généralement créés par des personnes qui se connaissent déjà ou qui partagent une expérience commune. En général, elles sont de petites tailles et agissent principalement au niveau local et régional au sein de réseaux de groupements communautaires.
Leurs configurations sont multiples tant en milieu rural (groupements de producteurs sur des filières spécifiques, groupements de femmes en vue de la diversification de leurs activités…) qu’en milieu urbain (groupements de chômeurs, groupements d’habitants d’un même quartier…). Quelles que soient leurs formes, ils ont en commun de reposer sur des pratiques de solidarité à base de proximité qui autorisent la prise en charge de nouvelles fonctions et le lancement éventuel de nouvelles activités. En même temps :
– ils sont un moyen de rediffusion de l’information souvent inaccessible aux demandeurs isolés qu’ils adaptent aux publics qu’ils représentent favorisant ainsi un apprentissage à la gestion des réseaux,
– ils sont un levier de promotion collective en tant qu’outil d’aide au diagnostic et à la réflexion sur les possibilités de transformation du milieu. A ce titre les groupements sont un outil privilégié d’identification et de suggestions de « niches « possibles en matière de création d’emplois.
L’existence de tels groupements n’est pas tout à fait nouvelle. Ce qui change, c’est :
– leur multiplication et leur généralisation,
– le renforcement de leur mode d’organisation sur la base d’unions et/ou de fédérations de groupements de base pour éviter les risques d’isolement et d’éclatement et pour renforcer leur pouvoir de négociation vis à vis des problèmes qui les concernent,
– leur diversification autour de nouveaux groupes cibles et/ou de nouvelles activités, avec en particulier le passage de fonctions « sociales » et de solidarités à des fonctions plus économiques pour la prise en charge de nouveaux champs d’interventions dans les domaines par exemple de la commercialisation, du financement,
– leurs modes de constitution. Contrairement à la période antérieure, ils ne sont plus initiés du haut par l’Etat pour servir de courroie de transmission ou d’appropriation de la rente dégagée par les petits producteurs locaux. Désormais, ils sont plutôt l’émanation d’initiatives de la base et ont un fonctionnement relativement autonome par rapport à l’appareil d’Etat. On assiste ainsi à un début de renversement des approches du développement qui se manifeste par le passage d’un modèle d’impulsion par le « haut » à un modèle de dynamisation par le bas.
En définitive, on assiste à la montée d’un « système » plus unifié et alternatif par rapport au secteur moderne dans la mesure où il vise à associer une double préoccupation de solidarité et de rentabilité.
 Les ONG
Elles peuvent être définies comme des organisations bénévoles qui opèrent en collaboration avec d’autres et souvent pour leur compte sur des thèmes qui s’adressent à des groupes de population, extérieurs à leur personnel ou à leurs membres. Elles couvrent un large spectre, regroupant aussi bien des organisations locales aux structures relativement souples que des fédérations nationales ou des réseaux internationaux. Selon le PNUD, les activités des ONG s’adressent actuellement à plus de 250 millions de personnes dans le monde.
Elles occupent des fonctions de plus en plus importantes d’appui, d’aide et d’assistance technique aux groupements précédemment cités, le plus souvent à travers la maîtrise d’oeuvre de dispositifs financés par les bailleurs de fonds nationaux et internationaux. Toujours selon le PNUD, en 1990 les financements mobilisés par les ONG sur des projets de développement s’élevaient à environ 7,2 milliards de dollars (soit environ 13% du montant total de l’aide publique au développement alors qu’en France à la même date 0,3% seulement de l’aide publique au développement transitait par les ONG). Intervenant souvent en partenariat avec des ONG du Nord, elles bénéficient de transferts de compétences qui favorisent le renforcement de leur « professionnalisme ».
L’évaluation des systèmes de formation professionnelle et technique existants en Afrique a fait l’objet de très nombreuses missions qui ont donné lieu à une masse de rapports. Jusqu’à ces dernières années, la très grande majorité d’entre eux insistaient dans leurs conclusions sur l’existence d’une forte inadéquation entre les « sorties » du système de formation par rapport aux demandes du marché de l’emploi. Leurs diagnostics reposaient sur un certain nombre de constats concernant :
– les logiques et les finalités de « systèmes hérités » de la période coloniale et fonctionnant en vase clos sans articulation avec le système productif,
– leurs modes de fonctionnement : sélection par l’échec des élèves des enseignements techniques et professionnels, rigidité des programmes et des filières mises en place,
– les coûts correspondants et les faibles rendements du système (rendements internes et externes).
Un grand nombre de ces faiblesses et de ces insuffisances subsistent. Certaines ont même été amplifiées avec la mise en oeuvre des programmes d’ajustement structurel compte tenu en particulier des restrictions budgétaires qu’ils ont entraînées et du tarissement des emplois dans le secteur moderne qui étaient le débouché « naturel » des diplômés des établissements d’enseignement technique et professionnel.
Aujourd’hui, l’approche adéquationniste est très fortement remise en cause. Ce qui est contesté, c’est la vision mécaniciste autour des conditions d’obtention d’équilibres quantitatifs par niveau et par profession entre les systèmes d’emploi et les systèmes de formation. On préfère raisonner en terme d’ajustements et de désajustements en insistant plus sur les trajectoires, sur les flux et sur les modalités des processus d’insertion, que sur le solde des stocks de fin de période.
Dans le diagnostic, l’accent doit porter naturellement sur le repérage et l’analyse des désajustements en observant leurs impacts en terme d’employabilité pour les élèves qui sortent de ces filières, et en terme de compétitivité pour les entreprises. En même temps, il s’agit d’être attentif à l’existence éventuelle de nouveaux modes d’ajustement entre l’emploi et la formation. Il ressort de nos investigations de terrain en Côte d’Ivoire, le constat de l’émergence d’un certain nombre de dynamiques dans ce domaine. Certaines se manifestent au niveau de la demande des familles (qui souhaitent s’écarter des seules formations générales pour accéder aux emplois salariés du secteur moderne et de l’administration en particulier), d’autres émanent des entreprises qui intériorisent de plus en plus les contraintes de formation de leurs personnels. D’autres s’observent au niveau de l’offre de formation, en relation avec la multiplication des organismes de formation spécialisés qui se professionnalisent et se dotent de nouveaux moyens en matière d’ingénierie pédagogique. D’autres enfin témoignent de l’émergence de nouveaux processus d’apprentissage au sein d’une part des projets et des programmes qui intègrent la composante formation aux politiques d’appui à la création d’emplois et d’activités, et d’autre part des groupements et des ONG qui se dotent de nouvelles compétences en matière de formation.
Les observations précédentes suggèrent l’ampleur et la diversité des dynamiques en cours en matière d’emploi. Elles témoignent de l’existence d’un véritable foisonnement qui contredit nombre d’analyses du courant pessimiste. Il faut être cependant réaliste. Ces dynamiques se heurtent à de très nombreuses limites et insuffisances. Mettant en cause de nombreux intérêts, elles se diffusent avec beaucoup de difficultés.
Assiste t-on à un renversement de tendance par rapport aux « décennies perdues » antérieures ? Il est encore trop tôt pour le dire. En tout état de cause le mouvement général n’est pas encore irréversible. Loin s’en faut. Les résultats observables restent encore insuffisants, rendant partielle la dynamique actuelle de sortie de crise. Dans une perspective de sortie de crise, deux défis sont majeurs. Le premier tient à la persistance et au renforcement de la pauvreté et des processus d’exclusion. Deuxièmement, ce qui est en cause, ce sont les conditions et les modalités d’amélioration de l’efficacité productive dans les économies en développement. Cela passe sans doute par le développement de formations professionnelles adaptées mais aussi par la maîtrise de nouvelles technologies et l’introduction de progrès en organisation et en management.
Lutte contre la pauvreté et l’exclusion, relèvement des niveaux d’activités et réduction des niveaux de sous emploi, préparation à l’ouverture internationale, amélioration de la production et de l’efficacité des organisations de travail… le diagnostic des problèmes d’emploi et de formation et l’examen des solutions susceptibles d’y faire face, témoignent de l’ampleur des défis actuels et de leur caractère apparemment contradictoire entre la recherche de plus de solidarités et de plus d’efficacité.
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :