Cours emploi-développement 1. Concepts 12 Chômage sous-emploi

Université Pierre Mendès France de Grenoble
Cours emploi et développement
André Rosanvallon

Partie 1 : les concepts

12. Les concepts de chômage et de sous-emploi

Introduction

Ce cours vise l’acquisition et l’appropriation des concepts et des outils appliqués aux notions et concepts de chômage et de sous-emploi. Il comprend deux parties :
– une première partie centrée sur la définition conventionnelle du chômage et du sous-emploi
– une seconde partie de remises en cause de cette définition
Les questions qui concernent le chômage sont au coeur des préoccupations des décideurs politiques mais aussi des théoriciens et des praticiens spécialisés dans le champ des relations emploi-formation. L’ampleur des débats et la multiplicité des travaux centrés sur ce thème tiennent à l’importance des enjeux et des défis liés à la résolution de ces problèmes tant sur un plan individuel que collectif.
Avant toute chose, il faut rappeler avec insistance que le chômage n’est pas seulement un objet d’analyse. Il ne se limite pas à l’examen d’aspects techniques. Fondamentalement, le chômage est un drame pour tous ceux qui vivent concrètement et au quotidien cette réalité et qui doivent en supporter les coûts. Et c’est à ce titre qu’il interpelle très fortement les spécialistes et les experts du domaine.
Par ailleurs, comme le signale le BIT (cf. Le travail dans le monde, Genève, 1995) le taux de chômage est considéré tout autant comme un indicateur de paix sociale que comme un indicateur de résultats économiques ou de bon fonctionnement du marché du travail. Il a ainsi une fonction politique essentielle

1. Les définitions conventionnelles

1. Les définitions conventionnelles du chômage

La notion du chômage est sans aucun doute une des plus compliquées à définir et à utiliser de manière pertinente et opératoire. Les débats et controverses en cours dans les pays industrialisés en témoignent. Les difficultés sont encore très amplifiées dans les pays en développement. Certaines tiennent à la qualité du dispositif d’observations statistiques (Cf. le chapitre précédent). D’autres, plus essentielles sont d’ordre analytique. Elles renvoient au contenu même de cette notion historiquement et socialement marquée.
Le chômage est en effet une notion récente. Elle a été « inventée » au moment où les économies européennes sortaient de la période pré-industrielle et où le salariat se généralisait comme mode dominant d’organisation de la production. Progressivement, la référence à la notion de chômage s’est alors développée autour de deux pôles :
– un pôle « entreprise », qui distingue le lieu de travail du lieu de domicile et permet d’individualiser le temps de travail par rapport au temps domestique, et qui définit le chômage comme une rupture du contrat de travail salarié,
– un pôle « Etat » à partir du moment où se met en place un système d’enregistrement des chômeurs en vue de leur indemnisation. C’est alors l’état qui définit la notion de chômeur en l’élargissant à d’autres catégories que les salariés.
La notion de chômage est ainsi largement fonction des modes de représentation que l’on a du travail et des rapports qu’entretiennent dans ce domaine plusieurs acteurs : l’Etat, les entreprises et les individus. On comprend dans ces conditions qu’il n’existe pas une seule et unique approche du chômage valable en tous lieux et tous temps. Dans un souci de rigueur, et avant de discuter de la pertinence de cette notion comme outil d’analyse et de diagnostic sur l’emploi dans les pays en développement, un premier travail de définition s’impose.
Comme la notion d’emploi, celle de chômage fait l’objet de normes, de conventions (Cf. la convention n°160 adoptée en 1985 par la Conférence internationale du travail de l’OIT) internationalement reconnues et admises. La définition conventionnelle du chômage repose sur des critères précis afin d’éviter le plus possible des interprétations erronées ou de type idéologique.
Selon cette définition, les « chômeurs » comprennent toutes les personnes :
– ayant dépassé un âge spécifié,
– sans travail
– disponible pour occuper un emploi
– à la recherche d’un emploi.
La notion de chômage fait référence à deux critères principaux de nature hétérogène :
– un critère de situation qui permet une appréciation objective et qui se constate par l’absence d’emploi,
 – un critère de comportement de recherche d’emploi qui repose nécessairement sur une part d’appréciation subjective.
Ces normes correspondent à des directives généralement adoptées par les Etats membres de l’OIT. Elles peuvent donner lieu à certaines adaptations dans leur mise en oeuvre pour tenir compte des spécificités nationales. Relativement simple dans leur énoncé et s’appuyant sur des critères rigoureux en apparence, l’identification, la mesure et l’interprétation de cette réalité restent beaucoup plus complexes. Pour s’en convaincre, un détour par l’observation de la situation des pays industrialisés et de la France en particulier n’est pas inutile.
Au moment même où la majorité des pays industrialisés ont fini par accepter de caler leurs chiffres officiels sur les critères du BIT, on s’aperçoit que ces normes ont vieilli et présentent de multiples failles rendant difficile tout effort de comparaison internationale, en raison :
– du contenu des politiques d’emploi que mènent ces pays qui contribuent  à dégonfler provisoirement le nombre de chômeurs (formation, aides à la création d’emplois…) et/ou à intervenir sur l’offre de main d’oeuvre en réduisant le nombre d’actifs (préretraites, invalidités… ),
– du fort développement du sous emploi et des situations mixtes et/ou intermédiaires entre l’emploi à temps complet et le non emploi total, et de la plus ou moins grande tolérance des législations nationales quant à la possibilité offerte aux chômeurs d’exercer une activité partielle,
– des difficultés auxquelles on se heurte quand on cherche à mesurer sérieusement le nombre de « chômeurs découragés » qui selon les normes du BIT ne sont pas comptabilisées comme chômeur n’étant pas à la recherche d’un emploi même s’ils souhaitent travailler, persuadés qu’il n’y a pas d’emplois disponibles pour eux.
12. Les définitions conventionnelles de la notion de sous-emploi
 Dans les premières conventions internationales, la population active était répartie en deux catégories nettement distinctes. De toute évidence cette distinction n’a plus de sens, compte tenu de la multiplicité et de la diversité des chevauchements entre les situations d’emploi ( Cf les nouvelles formes d’ emploi ) et les situations de chômage. Pour qualifier ces situations intermédiaires on utilise le concept de sous emploi. Il y a sous emploi quand « l’emploi d’ une personne est insuffisant par rapport à des normes déterminées ou par rapport à un autre emploi possible compte tenu de sa qualification professionnelle ».
Dans un premier temps, suite à la Conférence Internationale des Statisticiens du Travail de 1982, on a distingué deux formes de sous emploi :
– le sous emploi visible qui reflète une insuffisance du volume d’ emploi, et qui recouvre la situation de personnes qui travaillent involontairement moins que la durée normale du travail
– le sous emploi invisible qui reflète une mauvaise répartition des ressources en main d’oeuvre ou un déséquilibre entre la main d’oeuvre et les autres facteurs de production et qui se traduit par un faible revenu, une faible productivité et une sous utilisation des compétences.
Désormais, (Cf l’article de P. Bollé « Du nouveau pour les statistiques du travail », Revue Internationale du Travail, vol 138, 1999, n°1) suite à la résolution adoptée par la 16 ème Conférence Internationale des Statisticiens du Travail (1998), on distingue :
– le sous emploi lié à la durée du travail : quand «  la durée du travail d’une personne employée est insuffisant par rapport à une autre situation d’emploi possible que cette personne est disposée à occuper et disponible pour le faire »,
– les situations d’emploi inadéquat, qui renvoient à une notion plus large du sous emploi invisible et qui recouvrent trois catégories de situations :
-a) La personne occupe un emploi pour lequel elle est surqualifiée ou qui ne correspond pas à sa qualification,
-b) L’ emploi occupé n’ est pas suffisamment rémunérateur sans que cela soit imputable à un horaire réduit,
-c) La personne cherche à faire moins d’heures de travail.
D’une manière plus générale, les notions de sous emploi ou d’inadéquation de l’ emploi font référence à l’ insuffisance des revenus que procurent le travail. On est ainsi ramené aux problèmes de mesure des revenus liés à l’emploi et de la mesure de la pauvreté (Cf l’ importance des «  travailleurs pauvres »). En définitive, relativement simple dans leur énoncé et s’appuyant sur des critères rigoureux en apparence, l’identification, la mesure et l’interprétation du chômage et du sous emploi restent beaucoup plus complexes. Pour s’en convaincre, un détour par l’observation de la situation des pays industrialisés et de la France en particulier n’est pas inutile.
Les difficultés rencontrées pour appréhender le chômage et le sous emploi dans les pays industrialisés sont nettement amplifiées pour rendre compte de ces problèmes dans les pays en développement pour des raisons qui tiennent tant à la qualité des appareils existants qu’à la nature des concepts et outils d’analyse disponibles.

2. Les concepts de chômage et de sous emploi appliqués à la situation des pays en développement

21. La pertinence des concepts et des critères conventionnels
Plusieurs critères conventionnels sont retenus pour définir le chômage (Cf. le point précédent). Certains renvoient à la définition de la population active. Il en est ainsi du critère d’âge et de celui du « statut » des activités retenues en particulier pour les femmes. D’autres sont plus spécifiques à la notion de chômage elle même au sein de la population active.
Surtout, les critères retenus – celui de la non activité, celui de la recherche d’emploi, et celui de la disponibilité pour exercer une activité, – sont peu pertinents dans le contexte des pays en développement, en particulier les deux premiers, pour caractériser le chômage.
a) Sur le premier critère de non activité, même sans en rester à la définition restrictive du chômage au sens du BIT (n’avoir pas travaillé plus d’une heure au cours de la période de référence), sa mise en oeuvre est particulièrement délicate compte tenu :
– des multiples chevauchements et de l’absence de frontières précises entre la sphère de l’activité et celle de la non activité,
– de l’importance des activités informelles et/ou marginales ainsi que des activités d’auto-consommation, plus ou moins distantes des activités dites économiques au sens de la comptabilité nationale,
– de la multiplicité des formes d’emploi qui sont proches de situations de sous-emploi. (Au Bénin, en 1994, 60,5% des jeunes diplômés sans emploi déclaraient spontanément exercer une activité ; dans plus de 80% des cas, il s’agissait d’activités ambulantes ou dans la rue).
D’une manière plus générale, en l’absence d’un système d’indemnisation du chômage, rares sont les personnes qui peuvent rester sans travail et être considérées comme chômeurs au sens conventionnel du terme, ne serait ce que peu de temps. Les individus sont trop démunis pour rester en chômage. Au contraire, avec l’approfondissement de la crise qui traverse ces pays, la situation d’inactivité – et donc de chômage – est de plus en plus intenable. Les stratégies de survie obligent un nombre croissant de membres des ménages à exercer une activité quelle quelle soit. Cette exigence est encore renforcée en cas de réduction concomitante des revenus de transferts et de solidarité au sein de la famille élargie.
b) Le second critère sur la recherche d’emploi, est encore beaucoup plus problématique compte tenu de l’absence de système d’indemnisation et donc de l’absence d’incitation à s’inscrire comme demandeur d’emploi. Avec la mise en oeuvre des programmes d’ajustement structurel et la fin du monopole de placement des bureaux publics de main d’oeuvre, cette incitation est encore plus faible qu’auparavant.
Les statistiques disponibles concernant les modalités de recherche d’emploi, vérifient l’importance des réseaux et des relations personnelles et le caractère très minoritaire des modalités institutionnelles pour accéder à un emploi. (Toujours au Bénin en 1994, selon l’enquête ELAM, près de 80% des chômeurs n’étaient pas inscrits sur les registres d’emploi des bureaux de main d’oeuvre du ministère du travail). Comment dans ces conditions identifier et recenser les personnes qui sont en recherche d’emploi… ou plutôt celles qui ne sont pas en recherche d’emploi ?
En tout état de cause, et compte tenu des difficultés et des indéterminismes liés à la notion de chômage, il est recommandé de recourir à plusieurs définitions de celle-ci, le travail de diagnostic consistant à mettre en relation et à interpréter les ordres de grandeurs ainsi obtenues. Pour dire les choses autrement, il vaut mieux utiliser des indicateurs partiels multiples plutôt qu’un indicateur unique. De ce point de vue, la démarche retenue dans le cadre de l’enquête ELAM (Enquête Légère Auprès des Ménages) au Bénin qui distingue plusieurs taux de chômage estparticulièrement intéressante.
– Taux de chômage déclaré ou apparent : ratio du nombre de personnes qui se déclarent sans travail au cours de la période au nombre total d’actifs de 8 ans et plus (12,6% en 1994).
– Taux de chômage réel : ratio du nombre de personnes qui se déclarent sans travail et qui effectivement n’ont perçu aucun revenu au nombre total d’actifs de 8 ans et plus (1,8% en 1994).
– Taux de sous-emploi exclusif du chômage réel : ratio du nombre d’actifs ayant travaillé pour une rémunération mensuelle inférieure à 10 000 FCFA au nombre total d’actifs de 8 ans et plus (16,2% en 1994).
– Taux de sous-emploi global : taux de chômage réel + taux de sous-emploi (18% en 1994). N.B : si on inclut les « apprentis » et les aides familiaux, c’est environ 1 personne sur 3 qui se trouve en situation de sous-emploi.
22. Une réalité majeure dans les pays en développement : le sous-emploi
D’une manière générale, on constate que dans la majorité des pays en développement les chiffres du chômage sont inférieurs à ceux des économies développées. Cette situation en apparence paradoxale n’est pas le résultat de manipulations. Elle est le produit des représentations sous jacentes aux critères de définition du chômage qui sont retenus.
Le chômage conventionnel ne rend compte que d’une partie du chômage effectif induit par une insuffisance d’occasion d’emplois. Il n’est que la partie visible de l’iceberg alors que ce qui domine dans les pays en développement, c’est le sous emploi soit en raison d’une absence partielle de travail (sous emploi visible), soit en raison d’une très forte sous utilisation des potentiels de la main d’oeuvre occupée (sous emploi invisible).
Qu’il soit visible ou invisible, le sous emploi est particulièrement élevé dans l’agriculture. Il se répartit de manière très inégale dans le temps en fonction des variations saisonnières. Ce sous emploi saisonnier s’observe aussi dans les secteurs non agricoles, sous la forme d’emplois non permanents. Leur répartition dans le temps est soit aléatoire (c’est le cas par exemple des tâches de manutention ou d’emploi dans le secteur des transports) soit régulière ou cyclique en fonction des saisons (c’est le cas par exemple de nombreux emplois dans les industries agro-alimentaires comme les huileries, la transformation du coton ou encore les sucreries…).
De toute évidence, les différenciations nationales en matière d’emploi sont telles qu’il est complètement illusoire de vouloir identifier des formes unifiées de chômage et de sous emploi dans les pays en développement. Sans rentrer dans une démarche comparative entre pays, on se contentera de signaler quelques spécificités concernant tant les causes que les formes du sous emploi.
Elles se dégagent des commentaires précédents autour d’un double constat :
– d’une part, le chômage dans les pays en développement se manifeste plus sous la forme d’un sous emploi que d’un chômage « ouvert ». Les déficits de main d’oeuvre se mesurent non seulement en terme de postes de travail disponibles mais en terme de journées de travail. Cela implique que les politiques d’emploi à mettre en oeuvre soient à la fois extensives (en terme de création de postes de travail) et intensives (pour accroître le temps de travail de ceux qui exercent une activité),
– d’autre part « le chômage » se présente principalement sous la forme d’un sous emploi saisonnier tant dans l’agriculture que dans les secteurs industriels et de services intégrés à l’agriculture. Dans l’agriculture ces déséquilibres saisonniers s’accompagnent de phases d’équilibres saisonniers partiels et fragiles, à l’occasion en particulier des périodes culturales de pointe, qu’il convient de respecter.
23.2. Les spécificités quant aux causes du chômage et du sous emploi
Contrairement aux interprétations des modèles keynésiens et néo-keynésiens, le chômage dans les pays en développement n’est pas lié à une insuffisance de la demande effective. C’est encore moins un « chômage frictionnel ». C’est une donnée structurelle majeure qui découle des modes de fonctionnement de ces économies.
Les explications qui découlent des modèles classiques et néo-classiques ne peuvent pas non plus en rendre compte. Le chômage n’est le résultat ni de coûts du travail trop élevés, ni de rigidités trop grandes de fonctionnement du marché du travail. La persistance et le renforcement des situations de sous emploi malgré l’application des mesures de déréglementation et de baisse du coût du travail prises dans le cadre des programmes d’ajustement structurel en témoignent. En toute hypothèse, ces variables à elles seules, sont insuffisamment explicatives.
De même, il faut s’écarter des interprétations du chômage avancées dans les pays industrialisés qui insistent sur les impacts du progrès technique ou sur les effets de la mondialisation et de l’internationalisation des échanges. Certes ces variables ne sont pas neutres par rapport à la crise de l’emploi dans ces pays. Elles ne sont pas pour autant des variables déterminantes au moins dans la phase actuelle. L’introduction des nouvelles technologies est encore trop récente et trop partielle pour qu’elles puissent se traduire par des destructions d’emploi en nombre significatif. La « marginalisation » de l’Afrique dans le contexte de la mondialisation des échanges aboutit à des constats identiques, même si les risques à terme d’une concurrence étrangère sur les marchés nationaux sont bien réels.
Reste une dernière explication qui a fait pendant longtemps l’objet d’un large consensus, selon laquelle le chômage serait le résultat d’une inadéquation entre l’emploi et la formation. Fort heureusement, cette théorie est très fortement remise en cause par un nombre croissant d’observateurs qui, s’appuyant sur des investigations de terrain, prouvent que si il y a inadéquation, celle ci est d’abord quantitative avant d’être qualitative. Elles montrent que le chômage touche toutes les catégories de diplômés, et que même les filières qui sont les plus proches du marché du travail sont confrontées à un problème de chômage de leurs diplômés (Cf. sur ce point les travaux de l’IREDU dans plusieurs pays africains et en particulier au Mali).
Les explications réelles du chômage sont autres. Deux causes sont majeures dont les impacts sont cumulatifs.
– En premier lieu, le chômage est principalement le résultat d’une insuffisance du nombre de créations d’emploi par rapport aux demandes de la population en âge de travailler, en particulier celles qu’expriment les primo demandeurs d’emploi. Cette insuffisance résulte d’un trop faible niveau d’accumulation par rapport à des contraintes démographiques fortes. Elle est due aussi à un déficit dans le choix de politiques actives et efficaces en matière de création d’emplois.
– En second lieu, cette insuffisance structurelle à été amplifiée par les destructions d’emploi dans les secteurs publics et para publics imposées par les bailleurs de fonds internationaux dans le cadre de la mise en oeuvre des premiers programmes d’ajustement structurel.
Au total, le chômage est à la fois le produit:
– de la crise économique et des faibles taux de croissance (voir des taux négatifs)
– et des premières mesures de sortie de crise prises dans le cadre des programmes d’ajustement structurel.

3.  La mesure du chômage et du sous-emploi dans les pays en développement

Dans leur énoncé, les méthodes utilisées pour cette mesure sont de même nature que celles retenues dans les pays industrialisés et en France en particulier, à savoir les enquêtes ménage d’une part, les enquêtes en entreprise d’autre part. Leur degré de fiabilité étant limité, on est alors amené à recourir à des approches plus indirectes.
Trois grandeurs sont distinctes : le chômage recensé, le chômage enregistré, le chômage déclaré.
31.1. Le chômage recensé
C’est celui qui est saisi à l’occasion des recensements généraux de population, ou plus exceptionnellement à partir des enquêtes démographiques inter-censitaires. Cette mesure est une base de référence utile, car exhaustive, pour comparer à un moment donné les différents chiffres sur le chômage. Les limites des recensements sont nombreuses en matière d’emploi (Cf. le cours sur les sources d’informations) et de chômage. Les déclarations « spontanées » des personnes recensées correspondent mal ou peu aux normes et aux critères retenus par les statisticiens. Surtout, un recensement mesure un stock à un moment donné alors que ce qui est important c’est le repérage et la mesure de flux et des tendances d’évolution du chômage. Ce qui est exclu compte tenu de leur périodicité.
Il correspond au volume des demandeurs d’emploi inscrits dans les registres des institutions spécialisées (privées ou/et publiques) à la recherche d’un emploi. C’est une source d’information particulièrement précieuse dans les pays qui disposent d’un système d’indemnisation du chômage. Il n’en est pas de même dans les pays en développement et en Afrique en particulier du fait de l’inexistence d’un tel dispositif. Dans ces cas, le chômage enregistré est une grandeur marginale par rapport à la réalité du chômage effectif (Cf. ci avant).
Cependant, c’est une information qui n’est pas totalement inintéressante. D’abord, on peut la considérer comme un ordre de grandeur du « noyau dur » du chômage ouvert. Surtout, compte tenu de la périodicité et de la régularité des données ainsi disponibles, elles renseignent utilement sur l’évolution de la situation de certains « groupes cibles » par rapport au chômage, dont les primo demandeurs d’emploi, les « déflatés » de la fonction publique ou les licenciés dans la mesure où certains d’entre eux peuvent bénéficier d’indemnités spécifiques (comme c’est le cas en Côte d’Ivoire).
Quasiment inutilisables pour mesurer l’ampleur du chômage de l’ensemble de la population, ces statistiques sont acceptables pour rendre compte de situations spécifiques. Dans cette perspective, il est souhaitable de construire et de suivre périodiquement des tableaux de bordsregroupant différents « clignotants » et indicateurs d’évolutions du marché du travail à partir :
– des statistiques officielles collectées auprès des institutions publiques (Ministère du travail, bureaux de main-d’oeuvre, Offices ou Agences de l’emploi et de la main-d’oeuvre) sur les demandes d’emploi enregistrées, les licenciements autorisés, les personnels indemnisés, les bénéficiaires des dispositifs d’appui à la création d’emploi, à l’insertion et/ou la réinsertion,
– des statistiques collectées auprès des bureaux et agences privés de placement (dont les agences de travail temporaires qui ont tendance à se démultiplier) sur leurs activités d’enregistrement et de placement.
Outre ces limites qui tiennent à leur taux de couverture du chômage effectif, les statistiques du chômage enregistré sont « pauvres » quant à leur contenu. Faute de nomenclatures et de répertoires d’emploi adéquats les informations enregistrées sont soit très générales soit trop hétérogènes pour qualifier utilement la population à la recherche d’emploi sur ses compétences. Dans la perspective de la mise en place de politiques d’aide au placement et au reclassement des demandeurs d’emploi, on est alors amené à compléter ces statistiques « officielles » par le lancement d’enquêtes spécifiques, plus centrées sur le repérage et l’identification des potentialités et des niveaux de qualification de cette population.
C’est sans aucun doute l’approche la plus pertinente et la plus intéressante pour rendre compte des niveaux et des formes du sous-emploi. Leurs mesures reposent sur des enquêtes auprès des ménages. Ce type d’enquête permet d’identifier d’une part les membres actifs du ménage qui se déclarent en chômage et d’autre part ceux qui se déclarent involontairement sous-occupés et à la recherche d’un emploi supplémentaire. Dans tous les cas, le questionnement porte sur lesprincipaux indicateurs et caractéristiques du chômage et du sous emploi.(cf l’encadré ci après)
Actuellement on assiste à une multiplication du nombre des enquêtes auprès des ménages dans les pays en développement qui comportent une partie centrée sur le repérage et la description des situations de chômage et de sous emploi des membres du ménage. Malheureusement, au moins pour l’instant, on ne dispose pas d’enquêtes de ce type dans tous les pays.
Les principaux indicateurs et caractéristiques du chômage
1. Situation antérieure au chômage
– les primo-demandeurs d’emploi par âge, sexe, niveau et spécialité de formation,
– les chômeurs précédemment occupés par âge, sexe, nature des activités antérieures, niveau de qualification,
 – l’origine du chômage et les circonstances de recherche d’emploi : les licenciés économiques, les départs volontaires,
– ampleur et nature du chômage récurrent.
2. Situation pendant le chômage
– répartition des chômeurs selon la durée du chômage,
– les niveaux d’employabilité et les niveaux de formation,
 – les aides éventuellement reçues,
 – les activités d’insertion depuis le début du chômage, les stages (durée, contenu),
 – les éventuels emplois partiels et/ou précaires pendant la période de chômage,
 – les caractéristiques des chômeurs de longue durée,
 – les modalités de recherche d’emploi.
3. Les modalités de sortie du chômage
– les modalités d’insertion et de la reprise d’activités : l’auto emploi, le travail salarié par secteur et niveau de qualification,
 – la nature des emplois actuellement occupés : par secteur et niveaux de qualification, CDD, CDI.
32. Les mesures indirectes du chômage et du sous emploi
Quand on ne dispose pas de données d’enquêtes ménages, que le dernier recensement date d’une dizaine d’années, et que les seules données disponibles sont celles des bureaux de main d’oeuvre… on est contraint à des mesures indirectes du chômage et du sous emploi. Il ne peut s’agir dans ce cas que d’estimations plus ou moins globales, incapables de compenser l’absence de données directes mais qui ont le mérite de fixer des ordres de grandeurs. Parmi celles ci, on en distinguera deux principales :
32.1 La saisie du chômage et du sous emploi comme une grandeur résiduelle,
La méthode consiste à estimer indirectement l’importance des situations de sous emploi, en regroupant dans une même grandeur résiduelle les sans emplois et les emplois précaires (dont les emplois du secteur informel) à la frange du noyau dur des emplois identifiés comme stables. La méthode consiste à mesurer le différentiel :
– entre d’une part la population active disponible (à partir de l’actualisation des résultats du dernier recensement général de population),
– et d’autre part les emplois identifiés comme « stables » et permanents, essentiellement les emplois dans le secteur moderne public, semi-public et privé.
Dans un second temps, en fonction des informations disponibles, on peut affiner l’approche en différenciant :
– parmi les emplois du secteur moderne (public, semi public et privé), les permanents des non permanents (temporaires, occasionnels et saisonniers),
– parmi les emplois précaires résiduels hors secteur moderne : les « permanents » et les emplois rémunérateurs du secteur informel (ex : les indépendants qui occupent des salariés) des autres catégories de main-d’oeuvre (ex : apprentis, aides familiaux, ambulants…).
On distinguera alors :
– le « noyau dur  » constitué par les emplois permanents du secteur moderne (entrepreneurs et salariés protégés du secteur privé, fonctionnaires et assimilés de la fonction publique et des collectivités décentralisées), des emplois rémunérateurs du secteur informel (en fonction de la ventilation du chiffre d’affaires des unités du secteur), des exploitants agricoles en fonction de la taille des exploitations et des spéculations pratiquées),
 – le sous emploi correspondant aux emplois qui ne figurent pas dans le « noyau dur » et qui sont partiels, précaires, insuffisamment rémunérateurs.
La méthode des normes d’emploi est celle retenue par les praticiens dans les domaines de l’emploi dans les agricultures des pays en développement. Elle a été largement utilisée dans le cadre des travaux antérieurs de planification. Elle permet de rendre compte d’une manière relativement théorique, des conditions d’activités de la main d’oeuvre (Cf. le chapitre précédent sur les enquêtes et les sources d’informations disponibles). Elle est surtout utile comme méthode d’estimation du chômage déguisé dans l’agriculture et des disponibilités saisonnières de main-d’oeuvre dans le secteur rural. Elle ne livre en effet que des ordres de grandeurs sur les niveaux et périodes d’emploi et de sous-emploi de la main-d’oeuvre exprimés en journées de travail, à partir d’enquêtes sur les temps de travaux.
La méthode des normes d’emploi
La méthode consiste à comparer le nombre de journées de travail techniquement nécessaires au nombre de journées de travail socialement disponibles dans un espace donné (local, régional ou national).
Le calcul du nombre de journées nécessaires
– 1er temps : on calcule le nombre de journées de travail nécessaires par hectare et par mois pour une spéculation donnée, compte tenu du calendrier des opérations culturales et des techniques culturales (mécanisation, irrigation…) propres à chaque spéculation,
 – 2ème temps : on multiplie ces normes exprimées en journées de travail par le nombre d’hectares de la spéculation dans l’espace de référence,
 – 3ème temps : on fait la somme des temps nécessaires par spéculation compte tenu du plan de culture (qui exprime les spéculations pratiquées) de l’espace de référence,
 – 4ème temps : on en déduit le diagramme des temps de travail nécessaires par mois dans l’espace de référence.
Le calcul du nombre de journées disponibles
– On part du volume de la population active dans la zone susceptible d’exercer une activité et disponible pour cela.
 – On calcule le nombre de journées socialement disponibles par actif, compte tenu des temps de repos, de fêtes familiales et religieuses, des marchés.
 – On multiplie ce nombre de journées disponibles par individu par la population active de la zone.
 – On compare ensuite, mois par mois les temps de travail nécessaires (variables au cours de l’année en fonction des saisons et des spéculations) et les temps disponibles (dont on fait l’hypothèse qu’ils sont stables dans le temps) pour en déduire et estimer :
 – les périodes de disponibilités de main-d’oeuvre et donc de sous-emploi’,
 – les périodes au contraire d’insuffisances d’offre de travail et de manque de main d’œuvre.
Pour les techniciens de l’emploi, la question de la mesure du nombre de chômeurs est un défi majeur. D’un côté, plusieurs arguments irréfutables démontrent qu’il n’est pas concevable de mesurer « objectivement » l’ampleur du chômage. De l’autre côté, les techniciens sont soumis à une pression extrêmement forte des « politiques » pour lesquels la question de ce chiffrage est une préoccupation centrale. Il est ainsi confronté à une contradiction forte entre d’une part la complexité du travail de mesure et d’autre part, la simplicité au moins apparente de la formulation de la demande.
Face à cette demande, on ne peut pas se contenter de commentaires « techniquement corrects » en insistant sur le caractère peu pertinent de la question posée. Il est recommandé :
– de diffuser si possible une palette de chiffres en précisant bien les réalités qu’ils recouvrent,
– de mettre l’accent sur les flux et les dynamiques d’évolution plutôt que de consacrer beaucoup d’efforts – souvent vains – à la mesure précise du nombre de chômeurs.
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