Cours emploi-développement 1. Concepts 11 Emploi

Université Pierre Mendès France de Grenoble
Cours emploi et développement
André Rosanvallon

Partie 1 : les concepts

11. Les concepts d’emploi et d’activité

Objectifs pédagogiques du cours

– faire acquérir par les étudiants la connaissance des notions et des concepts qu’ils seront amenés à utiliser,
– leur faire prendre conscience des limites et insuffisances des définitions courantes et usuelles
 – leur enseigner des approches et des démarches alternatives

Introduction

Dans le domaine des relations emploi-formation on a recours à différents outils et concepts regroupés autour d’un certain nombre de mots-clés : population active et population occupée, chômage et sous-emploi, qualification et compétences. En apparence, ces notions sont simples car d’utilisations fréquentes. En réalité, il n’en est rien. Leur utilisation soulève un certain nombre de difficultés d’autant plus grandes que les débats de type idéologique ont tendance à en donner une image confuse. Certaines sont spécifiques à tel ou tel outil (et qui seront examinées ci-après) d’autres sont de portée plus générale qui tiennent à : i) la définition et au contenu même des concepts, ii) à l’existence de nombreux chevauchements entre les réalités que ces concepts recouvrent.
Les outils disponibles sont surtout pertinents pour décrire les sociétés qui les ont produits, c’est à dire les sociétés développées. Ils sont beaucoup moins adaptés à la réalité des économies en développement, pour plusieurs raisons :
– ils rendent compte de modes de divisions entre la sphère du travail et celle du non travail, ou au sein même de la sphère du travail, qui ne sont pas celles des pays en développement où les frontières sont plus floues et plus instables,
– ils s’inscrivent dans des visions individuelles des modes de mobilisation de la main d’œuvre alors que dans les pays en développement les modes de mobilisation sont souvent plus collectives autour en particulier de stratégies familiales au sens large,
– ils ne sont pas indépendants des institutions et des modes d’organisation du chômage. On se rappelle par exemple que la notion de chômage est une notion récente, inventée avec la mise en place d’un système administratif d’indemnisation du chômage (Cf Salais, Baverez et Reynaud, L’invention du chômage, Paris, PUF, 1986).
D’une manière plus générale, ce qui est en cause, c’est l’existence de chevauchements et de recoupements de plus en plus nombreux entre les différentes réalités d’emploi, de quasi-emploi, de chômage et de formes de sous emploi.
En apparence, les notions d’emploi et d’activités sont simples car d’utilisations fréquentes. En réalité, il n’en est rien. Leur utilisation soulève un certain nombre de difficultés d’autant plus grandes que les débats de type idéologique ont tendance à en donner une image confuse. Certaines sont spécifiques à tel ou tel outil (et qui seront examinées ci-après) d’autres sont de portée plus générale. Parmi ces dernières :
– certaines tiennent à la définition et au contenu même des concepts,
– d’autres tiennent à l’existence de nombreux chevauchements entre les réalités que ces concepts recouvrent.

1. La définition conventionnelle de l’emploi

La conférence internationale des statisticiens du travail (Genève, octobre 1982) a adopté une définition rigoureuse des « personnes pourvues d’un emploi » qui sert de référence internationale à la définition de l’emploi.
Selon cette définition, les « personnes pourvues d’un emploi » comprennent toutes celles :
– ayant dépassé un âge spécifié,
– et qui se trouvaient durant une brève période de référence spécifiée, engagées dans la production de biens et de services soit comme salarié soit comme non salarié.
Conventionnellement, l’emploi est ainsi défini par référence à trois critères principaux : d’âge, de durée de l’activité, de nature de l’activité.
11. Le critère d’âge
Selon les conventions internationales, l’emploi concerne la population occupée au-delà de la fin de la scolarité obligatoire et en deçà de l’âge d’accès à la retraite, soit entre 15 et 64 ans. On considère que ces âges définissent les limites de la population disponible pour exercer une activité. Cette définition standard fait cependant l’objet de nombreuses variantes selon les pays pour tenir compte des contextes nationaux, rendant difficile tout effort de comparaisons internationales.
L’application de ce critère d’âge soulève plusieurs problèmes dont deux sont principaux :
– celui des personnes en cessation anticipée d’activités, ou placées involontairement en pré-retraites et qui n’ont pas atteint l’âge normal de sortie d’activités,
– celui surtout de l’emploi des jeunes de moins de 15 ans en particulier dans les pays en développement, dans la mesure où la question de l’emploi des enfants ne peut pas être abordée sous le seul angle de l’exploitation même ci cela demeure une réalité (l’Unicef distingue à leur égard le travail intolérable et le travail acceptable).
On estime qu’aujourd’hui 250 millions d’enfants travaillent dans le monde. Selon le BIT, 153 millions d’enfants sont exploités en Asie, 80 millions en Afrique et 17,5 millions en Amérique Latine. (Cf. les débats actuels et les campagnes mondiales de mobilisation sur le thème du travail des enfants, Cf. aussi l’article de M. Bonnet, Le travail des enfants en Afrique, Revue Internationale du Travail, Vol 132, N° 3, 1993).
% d’enfants rétribués dans la classe de 10 à 14 ans  (Source : BIT)
 Amérique du Sud
– Haïti
– Guatemala
– Brésil
– R. dominicaine
– Bolivie
25,3%
16,2%
16,1%
16,1%
14,4%
Afrique
– Mali
– Burkina-Faso
– Burundi
– Ouganda
– Niger
54,5%
51,1%
49,0%
45,3%
45,2%
 Asie
– Bhoutan
– Timor Oriental
– Népal
– Bangladesh
– Turquie
55,1%
45,4%
45,2%
30,1%
24,0%
En second lieu, la notion d’emploi fait référence à une durée d’activité plus ou moins longue de l’heure, à la semaine, ou au mois. Les statistiques internationales et celles du BIT en particulier reposent sur la « règle de l’heure de travail ». Il faut avoir exercé une activité pendant au moins une heure au cours de la semaine précédente (qu’elle soit ou non rémunérée) pour être comptabilisé parmi la population ayant un emploi.
Il s’agit là d’une conception très extensive de l’emploi qui couvre de fait des situations multiformes de sous-emploi (Cf. ci-après). En toute hypothèse, cette vision de l’emploi rend mal compte d’un problème majeur dans les pays en développement : l’importance des emplois saisonniers agricoles et non agricoles (dans les industries agro-alimentaires en particulier). Compte tenu de ces remarques, le BIT recommande de mieux prendre en compte les données sur l’emploi réparties par heures de travail et de distinguer nettement le sous-emploi latent du sous-emploi partiel (Cf. le chapitre suivant sur le concept de chômage).
Dans le langage courant on a tendance à confondre travail et emploi. On parle ainsi indistinctement du marché de l’emploi ou du marché du travail. En réalité, la notion de travail est beaucoup plus large, plus centrée sur les finalités des activités exercées, en particulier pour la satisfaction de besoins humains, alors que la notion d’emploi renvoie plutôt à une modalité particulière de satisfaction de ces besoins, mettant en oeuvre des qualifications et des compétences dans l’exercice d’une activité.
L’activité retenue n’est pas celle de l’occupation du temps opposée au loisir et à l’oisiveté. C’est celle de la participation, effective ou potentielle, à l’économie nationale. La population occupée est constituée de ceux qui exercent une activité économique au sens de la comptabilité nationale.Depuis la dernière révision du Système de Comptabilité Nationale en 1993, la définition de l’activité économique a été étendue aux activités de production destinées à la seule autoconsommation des ménages. Ces dernières sont alors classées dans les activités hors marché. Dés lors ne sont considérées comme activités domestiques (et non économiques au sens de la comptabilité nationale) que celles liées à la « production » de services (préparation des repas, lavage, repassage, garde et entretien de la maison, éducation et garde des enfants….).
Dans ces  conditions, la population occupée est constituée par l’ensemble des individus qui concourent et qui contribuent à la production de biens et services, marchands ou collectifs :
– soit destinés à la vente ou à l’échange sur un marché à un certain prix,
– soit auto-consommés, à condition que ces productions contribuent de manière importante aux consommations des ménages.
Sont éliminés tout un ensemble de services rendus par les membres du ménage du type nettoyage, entretien du logement… collecte du bois domestique, transport de l’eau du ménage, tâches domestiques… dont on sait l’importance en particulier du point de vue des activités des femmes surtout dans l’agriculture (Cf. ci-après). On se trouve ainsi face à un paradoxe au niveau des appellations en matière d’emploi : les chômeurs sont actifs (Cf. ci-après) alors que les ménagères sont inactives.
Du fait de la référence à l’activité productive, un problème se pose de manière de plus en plus fréquente : celui du « statut » de ceux qui sont en formation dans le cadre de procédures d’alternance. Selon les conventions internationales définies par le BIT le stagiaire est classé comme ayant un emploi, et donc occupé, si la formation a lieu dans le cadre de l’entreprise. Dans le cas inverse où la formation n’a pas lieu dans l’entreprise, le stagiaire est considéré occupé seulement s’il est en formation à la demande de son entreprise.
Au total, sont considérés comme ayant un emploi :
– ceux présents et ayant exercé une activité économique pendant au moins une heure au cours de la semaine précédente, permanents ou à temps partiel (de manière délibérée ou involontaire) quel que soit leur niveau de productivité, dont les apprentis qui reçoivent une rétribution en espèces ou en nature,
– ceux temporairement absents mais qui gardent un lien formel avec le travail (maladie, congé de vacances, grossesse, stage de formation à la demande de l’entreprise, conflit du travail).

2. Les remises en cause de la définition conventionnelle 

Jusqu’à ces dernières années, la très grande majorité des analyses sur l’emploi et les conditions d’activité de la main d’oeuvre reposaient sur un paradigme général autour de trois éléments :
– une séparation nette entre la sphère du travail et celle du non travail (entre activité et inactivité) et entre les situations d’emploi et de chômage, à partir de limites nettement identifiées et identifiables,
– l’existence d’une forme standard d’emploi : l’emploi salarié à temps plein, à durée indéterminée, défini dans un contrat de travail formel entre le salarié et son employeur,
– des procès de travail reposant sur une forte division du travail entre des postes de travail individualisés autour de tâches précises.
De manière synthétique, le paradigme antérieur se résumait sous la forme de l’équation suivante :
1 individu = 1 emploi = 1 emploi salarié à temps complet = 1 poste de travail
Aujourd’hui, tant dans les pays industrialisés que dans les pays en développement, les faits nous obligent à remettre en cause de manière significative une telle vision des choses. Ils nous invitent à dépasser les notions traditionnelles d’emploi et d’activité et à prendre en compte : l’émergence de nouvelles formes d’emploi, la montée de nouvelles modalités de pluri et de multi activité, le développement des emplois informels, l’apparition de nouvelles formes de mobilisation du travail en dehors des entreprises.
Le développement de ces emplois dans les pays développés a donné lieu à un grand nombre d’articles et de travaux. S’agissant de ceux plus orientés sur les pays en développement on peut citer un certain nombre de références. Ils témoignent de la réalité d’un processus qui se généralise selon des modalités qui ont tendance à se rapprocher, même s’il subsiste des spécificités nationales au plan mondial.
21. Hétérogénéité des emplois et nouvelles formes d’emploi
Contrairement aux enseignements de la théorie classique, les emplois ne sont pas une grandeur homogène. Ils le sont de moins en moins. On assiste en effet à une diversité et à une hétérogénéité croissantes des formes d’emploi tant dans les pays développés que dans les pays en développement, à l’origine de « nouvelles formes d’emploi », ce terme recouvrant l’ensemble des modalités autres que les emplois réguliers à temps plein. En fait, ces formes ne sont pas totalement nouvelles. Ce qui change, c’est leur nature. Il ne s’agit plus d’emplois d’appoint à caractère circonstanciel. Au contraire, on a affaire de plus en plus à des situations durables et structurelles d’emplois partiels et temporaires.
Parfois, pour qualifier ces « nouvelles formes d’emploi », on utilise les termes d’emplois atypiques et/ou de quasi-salariat et/ou de « faux salariés ». Cela signifie :
– d’une part, que nombre d’emplois en apparence « indépendants » se rapprochent des formes du rapport salarial, même si le rapport salarial reste « incomplet »,
– d’autre part, que dans la catégorie des emplois salariés le lien de subordination entre le donneur d’ordre et la personne qui travaille est de moins en moins clair.
211. L‘ampleur et la diversité des nouvelles formes d’emploi
Dans les pays industrialisés, et en France en particulier, de très nombreux travaux témoignent de l’extrême diversité de ces  » emplois atypiques et nouvelles formes d’emploi  » et de leur importance croissante.
Dans les pays en développement, le terme de « nouvelles formes d’emploi » renvoie à une réalité tout autant diversifiée. Déjà en 1985, au congrès de la société internationale de droit du travail et de la sécurité sociale, le rapport général faisait état de plus de 30 formules atypiques d’emploi . Il est difficile dans ces conditions d’être exhaustif. Les exemples d’emplois atypiques dans les pays en développement sont multiples et diversifiées, qu’il s’agisse :
– des emplois indépendants du secteur informel
– des emplois dépendants et du quasi-salariat
– du travail clandestin et « au noir ».
(N.B : dans certains travaux on utilise le terme de rapport salarial « inachevé » ou incomplet plutôt que celui d’emplois atypiques).
Parmi les nouvelles formes d’emploi une catégorie occupe une place centrale tant dans les pays en développement que dans les pays industrialisés : les emplois à temps partiel .
Les emplois à temps partiel
 1. La définition conventionnelle du travail à temps partiel  :
Cette notion est définie conventionnellement par la convention n°175 adoptée par la Conférenceinternationale du travail en 1994
Selon cette convention, l’expression « travailleur à temps partiel » désigne un salarié dont la durée normale du travail est inférieure à celle des travailleurs à plein temps se trouvant dans une situation comparable. C’est donc une notion relative en fonction de ce que l’on considère comme durée normale, qui varie selon les secteurs, les professions… selon les dispositions nationales.
Les statisticiens distinguent plusieurs définitions, dont trois sont principales :
– La durée normale de travail : c’est soit la durée fixée par la législation, soit le nombre d’heures par jour ou par semaine, au delà duquel tout travail effectué est rémunéré aux taux des heures complémentaires,
– Les heures de travail réellement effectuées (qui devraient exclure les heures rémunérées mais non effectuées sous la forme de congés annuels et/ou de jours fériés, les pauses pour les repas, les temps de déplacement entre le domicile et le lieu de travail),
– La durée habituelle du travail qui s’applique à une période type (hebdomadaire ou quotidienne) plutôt qu’à une période de référence spécifiée.
Une distinction est centrale selon que le travail à temps partiel est volontaire ou involontaire. Dans ce dernier cas le travail à temps partiel devient une forme de sous-emploi (Cf les leçons suivantes).
2. La mesure du travail à temps partiel
A partir d’enquêtes ménages, il existe trois façons de déterminer si la personne interrogée travaille à temps partiel :
La première est de se fier à son jugement et de lui poser directement la question,
La seconde est de lui demander combien d’heures elle travaille habituellement chaque semaine et d’établir un seuil (par exemple 30 heures) au deçà duquel elle sera classée comme travaillant à temps partiel,
La troisième combine les deux pour tenir compte des spécificités par profession.
En France, on saisit les salariés à temps partiel à partir de « l’enquête emploi » de l’INSEE. On comptabilise les salariés qui déclarent occuper un emploi à temps partiel. L’enquête permet par ailleurs de distinguer l’emploi à temps partiel contraint (quand les salariés déclarent souhaiter travailler davantage) et le temps partiel choisi (quand les personnes ne souhaitent pas travailler davantage).
212. Les logiques sous-jacentes à l’émergence de nouvelles formes d’emploi
Comme dans les pays développés, l’émergence des nouvelles formes d’emploi dans les pays en développement n’est pas un phénomène récent. C’est une réalité structurelle dans des économies en transition où la main d’oeuvre agricole n’est que partiellement libérée et où l’appareil de production insuffisamment diversifié a des difficultés à insérer de manière stable les nouvelles forces de travail qui se présentent sur le marché du travail. Ce qui frappe, c’est le développement rapide de cette réalité à partir de la fin de la décennie 70, dans le contexte d’une crise qui s’intensifie et qui introduit une rupture par rapport à la dynamique d’emploi antérieure autour de la création d’emplois salariés dans le secteur « moderne » principalement public et para public. Avec la crise, la généralisation des nouvelles formes d’emploi est le résultat de l’articulation de deux logiques complémentaires : une logique d’offre d’emploi et une logique de demande d’emploi.
a). Les logiques de demande d’emplois
Dans les pays développés, le recours à ces nouvelles formes d’emploi est dans un certain nombre de cas, le résultat de choix d’individus à la recherche de nouvelles conditions de travail (ex : le télé travail) ou d’arbitrages volontaires entre des contraintes familiales et des contraintes professionnelles (ex : le travail féminin à temps partiel dans l’administration).  Parfois, ces choix sont largement amplifiés par les politiques de lutte contre le chômage à l’origine de « trappe à la pauvreté » quand le retour à l’emploi s’accompagne de la suppression d’un certain nombre de prestations sociales versées aux populations sans emploi, ou quand il se traduit par des rémunérations parfois inférieures aux allocations de chômage, gonflant la population des« travailleurs pauvres ».
Dans les pays en développement, les logiques de demande d’emplois sont autres. Elles s’inscrivent dans la très grande majorité des cas, dans le cadre de stratégies de survie (individuelles et/ou familiales) qui poussent et obligent un nombre croissant d’individus à rechercher de « petits boulots ». Dans ces contextes, la multiplication des formes d’emploi vient de la diversification et de la complexité croissante des stratégies individuelles et familiales de survie et de reproduction. Elle tient au fait que ces trajectoires ne sont pas linéaires, mais au contraire articulées autour de fréquents allers et retours entre travail salarié et indépendant, ou entre activités, chômage et non activités, en fonction de modalités de gestion (individuelles et familiales) des risques dans des contextes aléatoires.
b)  Les logiques d’offre d’emplois
Parallèlement, le développement des nouvelles formes d’emploi renvoie à des logiques d’offre d’emplois. Celles-ci sont multiples dont deux sont principales :
– Certaines tiennent à la précarité des unités de production et au fait que les unités les plus dynamiques sont celles qui offrent les emplois les plus précaires,
– D’autres découlent des stratégies d’externalisation des emplois que développent des unités de production ( en particulier du secteur moderne) à la recherche d’une plus grande flexibilité de leur main d’oeuvre et qui pour cela recourent à la sous-traitance, au tâcheronnage, au travail temporaire, au recrutement de journaliers, au travail à domicile…
Dans un contexte de raréfaction de la main d’oeuvre disponible, en Asie en particulier, ces logiques renvoient aussi à des stratégies de captation et de mobilisation d’une main d’oeuvre rurale féminine qui ne s’insérerait pas spontanément dans le secteur moderne.
Par dessus tout, ce qui est nouveau, en particulier en Afrique et en Amérique Latine, c’est le contexte de libéralisation et de déréglementation qui favorise et facilite la mise en oeuvre de ces stratégies.
c) La résultante de ces logiques
Quelle que soit la diversité des appellations retenues et des logiques qui les sous tendent, ces différentes formes d’emploi atypiques ont en commun d’être en général des emplois instables,précaires et peu rémunérateurs. Instables, précaires et peu rémunératrices….ces nouvelles formes d’emploi sont très largement à l’origine  des nouvelles formes de pauvreté tant dans les pays en développement que dans les pays industrialisés au sein de la population des « travailleurs pauvres ».
D’un statut de travail originellement contraignant pour les travailleurs dans les économies industrialisées, le salariat est progressivement passé dans les pays non industrialisés à un statut protecteur. Dans ces conditions le niveau de « protection » de l’emploi et/ou de « précarité des emplois » devient un critère déterminant de différenciation de la main d’oeuvre occupée. Suivant les recommandations de J.P Lachaud (Pauvreté et marché du travail urbain en Afrique au Sud du Sahara : analyse comparative, Genève, IIES, DP/55/1993) on retiendra une typologie fondée sur la distinction entre plusieurs formes de travail dont :
– le travail salarié protégé par des contrats de travail et des barrières d’entrée inhérentes au marché,
– le travail salarié régulier et concurrentiel exposé aux forces du marché, mais réalisé de manière continue,
– le travail salarié non protégé relativement hétérogène et comprenant en particulier les saisonniers, les salariés du petit commerce,
 – le travail à propre compte et le travail familial dans les petites unités de production,
– les activités marginales.
213. Les raisons de la prise en compte de ces nouvelles formes d’emploi
La prise en compte de ces réalités ne relève ni d’un effet de mode ni d’un goût quelconque « d’exotisme ». D’un point de vue opérationnel, c’est une exigence nécessaire pour plusieurs raisons dont deux sont principales.
– D’une part, ces réalités témoignent que les frontières entre les situations d’emploi et de sous-emploi sont de plus en plus floues, rendant de plus en plus compliquée l’élaboration de diagnostics d’emploi pertinents. En toute hypothèse, toute analyse limitée au « noyau dur » des emplois est forcément partielle, alors que la diversité des formes d’emploi appelle une diversité correspondante des politiques d’emploi spécifiques.
– D’autre part, compte tenu de la montée de ces emplois précaires, une politique d’emploi ne peut pas se limiter à la création d’emplois supplémentaires. Ce qui est en cause, c’est la stabilisation et la consolidation des emplois existants.
22. Le développement de la pluri et de la multi activité
La pluri ou la multi activité correspond à une modalité de chevauchements et d’emboîtements d’activités secondaires autour d’une activité principale productive. Pour reprendre le vocabulaire juridique, « la pluriactivité est l’exercice simultané ou successif par une même personne physique de plusieurs activités professionnelles différentes ».
Comme dans le cas des formes atypiques d’emploi, il ne s’agit pas de situations tout à fait originales et nouvelles. C’est même un mode de mobilisation traditionnel de la main d’oeuvre agricole destiné à compenser les variations saisonnières d’activités et qui permet de valoriser les forces de travail disponibles (Cf. les pluri activités entre l’agriculture et le secteur du bâtiment sous la forme du tacheronnage pendant la saison morte agricole, Cf. aussi les multiples formes de multi activités entre l’agriculture, les activités de service et de petites productions marchandes en milieu rural tout au long de l’année…). Avec le développement de la crise, ces formes de multi et de pluri activités se sont multipliées et diversifiées. Actuellement, elles concernent un nombre croissant d’individus en particulier de femmes qui jusqu’alors faisaient parties des « chômeurs découragés ». Elles expliquent largement l’augmentation des taux d’activité de la population depuis quelques années.
La multi-activité remplit plusieurs fonctions :
– de distribution de revenus d’autant plus importants qu’il s’agit souvent de revenus d’équilibre ou d’appoint, (Sur ce point, s’agissant de l’agriculture française, on se reportera à l’article de J.P Butault, N. Delame, S. Krebs, P. Lerouvillois, « La pluriactivité : un correctif aux inégalités du revenu agricoleEconomie et Statistique , 1999-9/10, N° 329-330 )
– de réduction du sous-emploi (en particulier saisonnier),
– d’acquisition de savoir faire susceptibles d’être mobilisés dans le cadre de politiques de reconversion,
– de réduction du coût du travail pour les entreprises.
Deux modalités sont principales, selon que les activités secondaires
– se développent autour d’une source stable mais insuffisante de revenus, pour la satisfaction des besoins du ménage (ou pour la redistribution de revenus de transfert au sein de la famille),
– s’inscrivent dans une stratégie de survie et de réduction des incertitudes, et qui conduisent à rechercher une diversification et une complémentarité des sources de revenus (entre en particulier revenus monétaires et revenus en nature) au sein des ménages.
Pour analyser et apprécier la nature et les fonctions de la pluri et de la multi activité, il convient de tenir compte :
– d’une part du contenu de l’activité principale et de chacune des activités secondaires,
– et d’autre part, des modes de combinaisons et d’articulation entre activité principale et activités secondaires en vérifiant s’il y a complémentarités et/ou contradictions entre elles.
Pour identifier et mesurer la pluri ou la multi activité on procède à des enquêtes spécifiques auprès des ménages. En particulier, depuis quelques années, la tendance est à la multiplication des enquêtes dites « emploi du temps » tant dans les pays du Nord (Cf l’ enquête emploi du temps que réalise l’ INSEE en France) que dans les pays du Sud. Dans les pays du Sud, au début de la décennie 60, ces enquêtes étaient centrées sur la mesure des temps de travaux dans l’ agriculture et en milieu rural. Leurs résultats étaient utilisés pour déterminer les temps de travail nécessaires par hectare selon les spéculations et évaluer de manière directe le sous emploi déguisé dans l’ agriculture en comparant les temps de travaux nécessaires aux disponibilités de main d’oeuvre.
L’actualité de ces enquêtes est liée à la prise de conscience du rôle central des femmes dans les projets de développement et à une meilleure appréciation de la contribution des femmes à l’activité économique. L’exemple de l’enquête « emploi du temps » au Bénin témoigne de la pertinence des informations ainsi collectées (PNUD, Enquête emploi du temps au Bénin 1998 : méthodologie et résultatsoctobre 1998, Cotonou, Jacques Charme).
L’enquête emploi du temps au Bénin
Cette enquête par sondage à deux degrés complète l’enquête sur les ménages (en milieu urbain et rural) dite enquête ELAM (Enquête légère auprès des ménages). Elle utilise la même base de sondage. Elle a porté sur 5834 individus appartenant à 1787 ménages urbains et sur 6770 individus appartenant à 1419 ménages ruraux, âgés de 6 à 65 ans.
Le questionnaire énumère une liste aussi complète que possible des activités économiques, domestiques, sociales et des autres occupations qui ne sont pas des activités. Les différentes activités sont au nombre de 63, classées en 8 catégories : activités économiques de marché, activités économiques hors marché, activités domestiques, activités sociales de type associatif, activités sociales de type cérémoniel et autres activités de socialisation, transport et déplacement, loisir, non activité dont étude et alphabétisation, autres divers, non classés.
Le questionnaire est en fait un tableau retraçant les différentes activités de la journée, par unité d’un quart d’heure, pour la dernière journée écoulée en commençant à 4 heures du matin.
Il s’agit d’une enquête rétrospective par interview, l’enquêteur n’étant pas présent toute la journée, mais ce n’est pas l’enquêté qui remplit lui même son emploi du temps. L’enquêteur retrace avec l’enquêté son emploi du temps de la journée, du lever jusqu’au coucher, en cochant pour chaque quart d’heure à l’aide d’une croix, la case correspondante à l’heure de la journée et à l’activité ou l’occupation.
On dispose ainsi de l’emploi-type d’un individu selon le milieu, le sexe, le groupe d’âge, la catégorie socio-économique et tout autre critère supposé différencier les individus et les ménages.
Il ressort de cette enquête, que le temps d’activité des femmes au Bénin (y compris les activités économiques) est supérieur de plus de 43% à celui des hommes aussi bien en ville qu’à la campagne. En moyenne, le temps consacré au travail ne représente que 20 à 25% de la journée de 24 heures d’un homme, alors que pour une femme ce taux se situe entre 30 à 35% de la journée.
23. Les emplois dans le secteur informel
On attribue généralement l’apparition de la notion de « secteur informel » dans la littérature consacrée au développement, dans le « rapport Kenya » du BIT en 1972, rédigé par le Professeur Joly dans le cadre du premier programme mondial de l’emploi.
Le rapport Kenya ( 1972) retient  7 caractéristiques du secteur informel
– la faiblesse des barrières à l’entrée dans l’activité,
– l’insertion des unités dans des marchés concurrentiels et non réglementés,
– l’utilisation de ressources locales,
– des activités à petite échelle dans des unités de petites tailles,
– le recours à des technologies appropriées à forte intensité de main d’oeuvre,
– la propriété familiale de l’entreprise,
– la mobilisation de compétences et de qualifications acquises en dehors du système scolaire.
A partir de cette date, on assiste à une multiplication rapide du nombre d’études, de rapports, d’enquêtes consacrés à ce sujet. L’encadré ci-dessous reprend les principales références bibliographiques sur ce thème.
A partir du début de la décennie 80, le tarissement des emplois dans le secteur moderne, renforce l’attention portée au secteur informel. D’abord considéré comme négligeable (négligeable parce que négligé pour reprendre l’expression de J. Charmes) et quasiment « ignoré », le secteur informel devient comme sublimé au cours des décennies suivantes. Plusieurs analyses insistent sur les contributions positives du secteur pour amortir les impacts de la crise. D’autres, dans une perspective de sortie de crise, désignent le secteur informel comme le levier d’un nouveau modèle d’accumulation. Bref, comme dans beaucoup d’autres domaines relevant de l’économie du développement, on a affaire à un mouvement pendulaire dans la manière de traiter le problème, sans que les pratiques et les stratégies de développement le concernant évoluent sensiblement. Ce n’est qu’après le début de la décennie 90 que l’on assiste à la mise en place de véritables projets d’appui à ce secteur. Aujourd’hui, plusieurs inflexions apparaissent tant au plan analytique, qu’au plan opérationnel ou qu’au plan méthodologique.
– au plan analytique, le recours à l’approche « institutionnaliste » est à l’origine d’un renouvellement et d’un approfondissement des travaux sur ce secteur. Plusieurs commentaires commencent à remettre en cause les spécificités des unités du secteur informel dans les pays en développement (Cf. B. Savoye) alors que d’autres insistent davantage sur les stratégies d’acteurs des « entrepreneurs de ce secteur »(Cf. en particulier les travaux menés dans le cadre du réseau entreprenariat de l’AUF, Agence Universitaire de la Francophonie) ou encore considèrent ce secteur non comme un « état » mais comme un processus.
– au plan plus opérationnel, les démarches actuelles concernant le développement de ce secteur semblent plus pragmatiques (réalistes ?). Elles insistent plutôt sur le caractère hétérogène des unités du secteur (entre les unités de « survie » et les « intermédiaires ») et des filières (entre les activités de petite production marchande et les activités de service aux particuliers et aux entreprises). Il en ressort la nécessité de développer des stratégies diversifiées alors que les projets d’appui à ce secteur privilégient le rôle des encadrements et des institutions.
– au plan méthodologique enfin, on assiste au lancement de :
– nouvelles modalités d’enquêtes
– et de nouveaux travaux d’investigation sur le terrain (Cf ci-après).
La recherche d’une définition pertinente de la notion de secteur informel à été au centre de très nombreux travaux, en particulier pendant toute la décennie 80. Dès le départ on a privilégié une définition multicritère. Dans le rapport Kenya du BIT en 1972, le secteur informel est ainsi défini à partir de sept caractéristiques principales.
Dans les années qui ont suivi, la liste des critères retenus s’est plus ou moins allongée en fonction des auteurs et des préoccupations du moment, alors que le nombre de typologies proposées ne cessait de croître pour mettre en évidence et saisir la différenciation des unités de production du secteur (entre unités localisées, itinérantes, à domicile, ambulantes…).
Aujourd’hui, les questions autour de la définition du concept sont moins omniprésentes suite à un large consensus sur les difficultés à parvenir à une définition unique et généralisable à l’ensemble des économies nationales, pour rendre compte d’une réalité aussi diversifiée et hétérogène. Dans un souci de réalisme, on retiendra plusieurs types de définitions selon que l’on considère le secteur informel en « négatif » ou en « positif ».
a) Les définitions en négatif du secteur informel
On définit alors le secteur informel, par ce qu’il n’est pas. Ainsi, le secteur informel n’est ni l’équivalent de l’économie dissimulée ou souterraine, ni la simple survivance d’un sous-développement originel, ni l’inverse du secteur moderne.
Le secteur informel n’est pas l’équivalent de l’économie dissimulée ou souterraine .
Ce thème du rapport des unités informelles avec la loi, les institutions et leur environnement économique et institutionnel est présent dans un très grand nombre d’études. Le secteur informel serait un secteur extralégal (même à ne considérer que les activités licites) tant par rapport au fisc, aux cotisations de sécurité sociale, au droit du travail… Ce courant se rapproche de celui sur l’économie souterraine ou de celui sur la marginalité, développé en particulier en Amérique Latine dans les années 70. Deux orientations sont alors proposées. Pour certains, l’extra-légalité serait le résultat des stratégies des firmes capitalistes qui ont besoin de s’assujettir des formes non capitalistes périphériques pour faire pression sur les salaires ou pour pouvoir disposer d’une main d’oeuvre flexible et précaire. Pour d’autres, (à la suite en particulier de H. De Soto) l’extra-légalité serait le résultat de stratégies de survie face aux entraves bureaucratiques et à l’excès de réglementation qui rendent les coûts de la légalisation exorbitants. Cette identification du secteur informel à l’économie souterraine ou dissimulée à été maintes fois remises en cause à partir d’enquêtes tant en Amérique Latine qu’en Afrique qui montrent que la réalité est beaucoup plus complexe (Cf. par exemple C. Maldonado « Entre l’illusion de la normalisation et le laisser faire « ,Revue Internationale du Travail, Vol. 134, 1995, N° 6). La conférence internationale des statisticiens du travail en janvier 1993 a fortement recommandé de bien différencier le concept d’activités informelles des activités de l’économie dissimulée ou souterraine.
Le secteur informel n’est pas la simple survivance du sous-développement .
Pour s’en convaincre, il suffit d’observer le caractère durable de certaines unités qui manifestent un réel dynamisme. Plusieurs travaux récents en témoignent qui considèrent que l’emploi informel est un concept utile même dans les pays développés pour reprendre le titre d’un article de J. Charmes et B. Grais dans « Courrier des statistiques », N° 70, juin 1994, ou ceux qui mettent en évidence d’importantes similitudes entre les unités informelles et les micro entreprises des pays industrialisés (B. Savoye).
Le secteur informel n’est pas non plus l’inverse du secteur moderne
Plusieurs travaux remettent en cause l’approche dualiste autour de deux segments étanches. Certains insistent sur la diversité de critères qui se chevauchent et s’emboîtent entre eux. D’autres mettent en avant la grande perméabilité entre ces deux secteurs (Cf. par exemple P. Huette sur l’Amérique Latine). D’autres privilégient les rapports de concurrence qui se manifestent sur des marchés de biens et de services partiellement substituables. Comme le rappelle P. Judet, dans toutes les « histoires industrielles » on constate de multiples aller-retour entre secteur non structuré et secteur formel qui ne sont pas en sens unique, de multiples enchevêtrements entre ces espaces qui sont dans la logique des dynamiques d’industrialisation autour d’ensembles industriels hétérogènes qui se constituent au fil des années en allant du simple au complexe et du non structuré au structuré.
b) La définition en positif, la définition « conventionnelle » du secteur informel
C’est celle qui a été adoptée par la 15ème Conférence internationale des statisticiens du travail qui s’est tenue à Genève, 19-28 janvier 1993 (Cf. le Bulletin officiel (BIT, Genève) vol LXXVI, 1993, série A, N° 3). Outre le statut juridique des unités, trois groupes de critères principaux sont recommandés pour définir le secteur informel :
– la taille mesurée par le nombre de personnes occupées (dont les apprentis et les aides familiaux),
– l’organisation définie en particulier par l’absence de comptabilité complète et par le non enregistrement administratif,
– la technologie sous la forme d’un recours à des technologies peu capitalistiques.
On notera toutefois que la Conférence Internationale des Statisticiens du Travail a retenu de nombreuses options par rapport à ces critères standards en fonction des spécificités et des pratiques nationales, qui rendent mal aisé tout effort de comparaison internationale.
Par delà cette définition « officielle », trois rappels s’imposent :
– premièrement, l’informel ne se limite pas à un ensemble spécifique d’unités de production. On retrouve un fonctionnement informel au sein de plusieurs unités du secteur moderne,
– deuxièmement, l’informel n’est pas limité à la sphère de la production ou des services aux particuliers. On retrouve l’informel dans les systèmes bancaires et financiers où il témoigne d’un réel dynamisme,
– troisièmement, l’informel est souvent un système très organisé au niveau de l’ensemble de la société surtout quand il s’agit d’états-entrepôt comme au Bénin (Cf. l’analyse et la description des échanges commerciaux « informels » du Bénin avec le Nigéria : « Commerce informel et dévaluation du FCFA : les échanges frontaliers de produits manufacturés Bénin/Nigéria » Notes et Etudes, N° 56, décembre 1995, Caisse Française de Développement).
Les questions qui tournent autour de la définition du secteur informel sont particulièrement importantes d’un point de vue analytique pour comprendre et rendre compte des logiques de fonctionnement du secteur informel et plus globalement de l’ensemble de l’économie. Elles sont essentielles aussi d’un point de vue méthodologique, quand on doit procéder à un recensement ou tirer un échantillon significatif de ces unités. Sur un plan plus opérationnel dans la perspective de la définition et de la mise en oeuvre de stratégies d’appui à ce secteur, ces débats sémantiques sont plus accessoires. Dans les faits on est obligé de faire preuve de pragmatisme, en particulier en ce qui concerne les délimitations du secteur. En toute hypothèse, le choix de critères pertinents dépend très largement des points de vue que l’on adopte et des stratégies que l’on souhaite retenir.
Pendant longtemps, on a considéré que le développement consistait à substituer des activités « modernes » à des activités « traditionnelles ». Dans le prolongement du courant « dualiste », on attribuait au secteur informel une fonction « d’attente » compte tenu des difficultés rencontrées par les individus en provenance du secteur traditionnel pour intégrer directement le secteur moderne.
Actuellement les approches sont beaucoup plus divergentes. Elles font l’objet de controverses entre :
– celles qui insistent sur les logiques de survie qui sous-tendent les dynamiques du secteur informel et qui en font un sous-produit de la crise,
– celles qui mettent plutôt l’accent sur les dynamiques plus ou moins fortesd’accumulation sous-jacentes et qui s’inscrivent dans une logique de sortie de crise.
Pour ces dernières, le secteur informel participe de manière positive à l’accumulation en tant que levier d’intégration et de régulation. Elles font référence :
– aux contributions du secteur informel à la production nationale,
– aux créations d’emploi qui servent d’amortisseur à la crise en particulier sur les marchés urbains du travail,
– aux modalités de satisfaction des besoins essentiels compte tenu des niveaux d’adéquation entre la production et la consommation (en particulier pour les produits alimentaires et la fourniture de services aux particuliers tant en matière de prix que de qualité) des acteurs de l’informel et des populations modestes du secteur moderne,
– aux fonctions du secteur informel dans les processus d’apprentissage.
D’un point de vue opérationnel, le repérage des contributions du secteur informel au développement est une exigence forte dans tout travail de diagnostic préalable à la conception de politiques et de stratégies d’appui au secteur informel. Il s’agit en effet de repérer et d’interpréter la réalité et le contenu des dynamiques qui traversent ce secteur pour pouvoir les amplifier.
Dés le départ, au début des années 70, deux visions distinctes du secteur informel étaient retenues (Cf. B. Lautier). L’une qui mettait l’accent sur les revenus et les sources complémentaires aux revenus « traditionnels » (salaires, transferts familiaux…), et qui de fait situait l’analyse au niveau des ménages. L’autre qui définissait d’emblée le secteur informel comme un regroupement d’unités de production et de service et qui adoptait une optique entreprise.
Ces deux démarches continuent de traverser les analyses du secteur informel, en particulier en ce qui concerne les méthodes d’analyse et d’enquêtes (Cf. les travaux du séminaire de Bamako en mars 1997, qui a rassemblé une centaine de participants avec l’appui d’un grand nombre d’institutions internationales de coopération et d’institutions scientifiques spécialisées dans ce domaine).
On distingue plusieurs méthodes d’enquêtes sur le secteur informel selon que l’on se place du côté des unités de production et de service ou du côté des ménages… ou des deux côtés à la fois. Trois sont principales
A. Les enquêtes à partir des unités du secteur (entreprises ou établissements)
Les premières enquêtes sur le secteur informel en Afrique, datent de la seconde moitié de la décennie 70. Réalisées par le BIT dans le cadre du premier Programme Mondial de l’Emploi, elles portaient sur la comparaison de 4 capitales africaines : Bamako (Mali), Lomé (Togo), Nouakchott (Mauritanie), Yaoundé (Cameroun). Elles s’appuyaient sur un questionnaire extrêmement lourd pour bien identifier et mesurer les principales caractéristiques du secteur. Ces enquêtes ont fait l’objet de nombreuses publications dont une synthèse dirigée par C. Maldonado, Les petits producteurs urbains d’Afrique francophone, BIT, Genève, 1987. Depuis de multiples enquêtes de ce type ont été réalisées. Parmi les principales on peut citer celles menées en Tunisie par J. Charmes au début des années 80 ou l’enquête Niger (1987-1988) dirigée par X. Oudin dans le cadre de l’ORSTOM ou encore plus récemment le programme PEESI au Bénin. Elles se déroulent en deux temps.
– Dans un premier temps, on procède à un recensement exhaustif des établissements à partir de cartes et de plan. Il s’agit alors d’un simple dénombrement mais réalisé de manière systématique (soit de l’ensemble des établissements soit des seuls établissements qui correspondent aux critères retenus du secteur informel).
– Dans un second temps, et sur la base de ce recensement, on tire un échantillon d’établissements que l’on va enquêter.
Ces enquêtes sont particulièrement utiles pour renseigner : sur les caractéristiques des emplois dans le secteur ; sur les modalités de gestion de la main d’oeuvre (recrutement, formation, salaires…), et sur les opportunités d’emploi dans le secteur. Elles ont par ailleurs le mérite de relier ces données avec les caractéristiques économiques, technologiques et organisationnelles de ces unités. Elles se heurtent à deux difficultés majeures. Le premier problème est celui de la couverture du champ et des difficultés rencontrées pour recenser l’ensemble des unités du secteur informel surtout quand elles sont « invisibles ». Le second problème est celui de la mise à jour d’un fichier d’établissements pour assurer un suivi de ces enquêtes.
Signalons enfin que dans la perspective de la mise en oeuvre de programmes d’appui au secteur, il apparaît utile de développer des enquêtes de type « success stories » en insistant sur les facteurs de succès (et d’échecs) et sur les conditions d’amplification des uns et de réduction des autres.
B. Les enquêtes à partir des ménages
Une première approche ménage est traditionnelle. Elle consiste à intégrer un module spécifique ou une composante « secteur informel » dans les questionnaires auprès des ménages sous la forme en général d’un module ou d’un fascicule sur « les indépendants et entrepreneurs du secteur informel ». Ces enquêtes ont été largement utilisées en Amérique latine, et actuellement au Bénin (Enquête ELAM) au Mali, au Niger… Les unités statistiques de base sont les individus et non les unités de production. Elles ont le mérite de rendre compte :
– des différentes formes d’emploi au sein d’un ménage (Cf. la partie précédente sur les nouvelles formes d’emploi),
– des niveaux et des formes de la pluri-activité au sein des ménages,
– et surtout des conditions et des durées d’emploi (et donc du sous-emploi) des individus occupés.
Deux démarches sont possibles :
– soit on utilise un questionnaire séparé pour les membres des ménages de l’échantillon qui déclarent exercer une activité dans ce secteur (comme indépendant, salarié, apprenti, aide familial…) soit à titre permanent, soit à titre occasionnel,
– soit on considère les ménages dont le chef est responsable d’une unité informelle comme un « groupe cible ».
C. Les « enquêtes mixtes »
C’est la « troisième génération » d’enquêtes sur le secteur informel. Il s’agit d’enquêtes en plusieurs phases. Elles partent des ménages mais sont focalisées sur l’unité de production et non le ménage comme unité statistique de base. La technique consiste à sélectionner un échantillon d’unités de production à partir de l’exploitation de l’enquête ménage, auxquelles on applique un questionnaire spécifique sur l’activité informelle. En combinant l’approche ménage et l’approche établissement, ces enquêtes sont particulièrement pertinentes, compte tenu des imbrications fortes entre unité de production et unité de consommation dans le secteur informel en particulier.
Le dernier raffinement, sont les enquêtes en trois phases du type de celle menée en Tanzanie ou sur le secteur urbain à Yaoundé et à Antananarivo qui sont des enquêtes à trois passages dites« enquête 1-2-3 ». (Cf. D. Cogneau, M. Razafindrakoto, F. Roubaud, Le secteur informel urbain et l’ajustement au Cameroun, « Revue d’économie du développement », N°3, 1996 ; Cf. aussi les trois fascicules sur « Le secteur informel dans l’agglomération d’Antananarivo », Projet MADIO, Antananarivo 1995).
L’ »enquête 1-2-3″ Madagascar.
Le projet MADIO bénéficie d’un appui financier du Ministère Français de la Coopération, de la Commission Européenne et de l’ORSTOM. Il est réalisé par les chercheurs de DIAL (ORSTOM) à partir de leur expérience du Cameroun, et avec la participation de l’INSTAT (Institut de la Statistique malgache). Ce projet consiste en une série d’enquêtes et d’études sur le processus de transition macro-économique en cours, dont une enquête sur le secteur informel. L’enquête secteur informel vise deux objectifs prioritaires : d’une part, parvenir à une représentation formalisée du rôle macro-économique du secteur informel, d’autre part permettre un suivi des conditions d’emploi et d’activités des ménages. Elle se déroule en trois phases qui doivent être reconduites dans le temps pour repérer les évolutions :
phase 1 : enquête emploi sur « l’emploi, le chômage et les conditions d’activité dans l’agglomération d’Antananarivo », à partir d’un échantillon de 2560 ménages,
– phase 2 : enquête auprès des unités de production informelles sur leur mode de production, auprès de plus de 1000 unités de production informelles
– phase 3 : enquête sur les consommations des ménages et sur les modalités d’appel à la production du secteur informel par les différents agents économiques.
Ces enquêtes ont une double originalité. D’une part, elles s’inscrivent dans une volonté de construire des comptes nationaux plus justes en tenant compte des contributions du secteur informel à l’activité économique nationale. D’autre part, ces enquêtes intègrent des préoccupations de redistribution à partir de questionnements sur la consommation des ménages.
Quelle que soit la méthodologie d’enquête retenue pour la collecte d’informations sur le secteur informel, un travail préalable s’impose de recensement et d’inventaire des études et enquêtes disponibles sur cette question. C’est qu’en effet, contrairement aux apparences, les données disponibles sur ce terrain sont souvent nombreuses. Sans doute, elles présentent un certain nombre d’insuffisances car trop ponctuelles et parcellaires, trop incomplètes et rarement mises à jour. Mais c’est précisément parce que ces informations sont limitées qu’il convient de ne pas les gaspiller.
24. Un cas particulier : les emplois dans l’agriculture
Dans un grand nombre de pays, l’agriculture reste l’activité dominante. On estime que dans les pays les plus pauvres, 60 à 80% de la population active dépendent directement ou indirectement de l’agriculture au sens large du terme (y compris l’élevage, la foresterie et la pêche). Cette moyenne recouvre des disparités assez fortes selon les continents, comme en témoigne le tableau ci dessous.
1990 : % de la population active agricole par rapport à la population active totale
 Ensemble pays en développement
Afrique
Asie
Amérique Latine
 59,6%
68,3%
63,6%
26,1%
 Source: FAO
L’ampleur et la spécificité de l’agriculture en terme d’emplois justifient que l’on traite de manière particulière ce secteur. (Sur ce thème, Cf. A. Mounier, « Les théories économiques de la croissance agricole », INRA, Economica, Paris, 1992, Cf. aussi P. Egger, « Travail et agriculture dans le Tiers Monde. Pour une politique active de l’emploi rural », Genève, BIT, 1993).
Les difficultés énoncées ci-devant pour caractériser et mesurer l’emploi sont particulièrement marquées pour saisir les emplois dans l’agriculture. Les concepts conventionnels prêtent à de nombreuses confusions.
– D’une part, il y a une très forte imbrication entre les activités domestiques et les activités productives qui rend mal aisée la séparation entre actifs et inactifs.
– D’autre part, la quasi absence de chômage au sens strict du terme en agriculture, pose de graves problèmes quand il s’agit de différencier la population active entre occupés, non occupés et surtout mal occupés.
La mesure de la population occupée dans l’agriculture soulève plusieurs problèmes majeurs qui tiennent aux difficultés
– à évaluer la population active agricole,
– à prendre en compte les phénomènes de pluri activité et de multi activité
– à appréhender l’intensité des emplois.
Si l’on retient la définition conventionnelle de l’emploi et en particulier la « règle de l’heure dans la semaine de référence » (cf. la définition ci-dessus) on s’imagine mal qu’un individu en âge d’activité parmi la population agricole puisse être chômeur à la recherche d’un emploi. Mais la question est celle de la délimitation de la population active agricole. A partir de quel âge doit on comptabiliser les enfants dans la population active agricole ? Surtout quel « statut » doit on réserver aux femmes qui sont particulièrement actives pour des activités qui ne sont pas considérées comme productives par les comptables nationaux (collecte de l’eau et du bois de chauffage, stockage des récoltes, confection de vêtements réalisés pour les membres du ménage…) ? Le taux d’activité des femmes est souvent fonction de la formulation des questions posées aux femmes selon qu’on leur demande si elles exercent un emploi (les réponses positives sont peu nombreuses) ou si elles assurent une activité (l’importance relative des réponses est inverse). Pour ces raisons, et malgré les apparences on connaît mal l’importance de la population active et donc de la main d’oeuvre agricole. La mesure varie selon les sources, selon qu’il s’agit d’un recensement général de la population, d’un recensement agricole de la FAO ou d’une enquête emploi en milieu rural.
Un second problème de mesure de la main d’oeuvre agricole se pose qui tient à la distinction population agricole et population rurale, compte tenu de l’importance des activités agricoles en milieu urbain et péri urbain et surtout des activités non agricoles en milieu rural. Ce qui est en cause c’est la diversification des emplois en milieu rural. Sur ce point les situations nationales sont très diversifiées. En 1980, on estimait le pourcentage de la main d’oeuvre non agricole dans la main d’oeuvre rurale à 26,3% en Afrique de l’Ouest, à 10,8% en Afrique de l’Est, à 14,1% en Afrique du Nord, à 22% en Asie et à 15% en Amérique Latine. En réalité ces distinctions sont en général difficiles à établir, compte tenu de l’importance en agriculture de la pluri ou de la multi activité. Seules des approches monographiques sont susceptibles d’en rendre compte.
Un troisième problème spécifique à la mesure des emplois en agriculture renvoie au choix de l’unité de mesure. Contrairement aux autres secteurs, la comptabilité des emplois agricoles en terme d’individus est nettement insuffisante pour rendre compte des niveaux de mobilisation de la main d’oeuvre agricole. Elle impose que l’on raisonne non en terme d’individus occupés mais en terme de journées de travail. Or cette mesure est difficile du fait de la lourdeur des modes d’investigations qu’elle implique pour pouvoir mesurer les temps de travaux effectifs. Dés lors, le plus souvent, on est condamné à se contenter de normes d’emploi sur le nombre de journées de travail nécessaires par hectare pour estimer les temps de travaux en fonction des plans de cultures et des techniques culturales utilisées. Cette mesure de l’emploi agricole (et du sous-emploi) par les temps de travaux se heurte à de nombreuses limites. Il s’agit d’une approche théorique de l’emploi, à partir de temps standards moyens qui ne correspondent pas forcément aux temps effectifs d’activités. Valable à un niveau général d’un pays ou d’une région, elle se prête mal à une approche plus fine des problèmes d’emploi eu égard à la multitude des formes de combinaisons possibles de la multi activité au sein des ménages agricoles. Enfin, cette méthode exclut les salariés et les travailleurs sans terre dont l’importance numérique est variable selon les pays (selon les statistiques de la FAO ces derniers représentent 33% des ménages ruraux au Maroc, 37% aux Philippines, 39% au Brésil) mais qui sont les plus pauvres. En définitive, cette approche par les normes d’emploi est de portée limitée pour saisir l’emploi dans l’agriculture. Elle est par contre d’une grande utilité pour rendre compte du sous emploi déguisé et saisonnier en agriculture (Cf. le chapitre sur la notion de chômage et de sous emploi).
D’une manière générale, ce qui est en cause, c’est la définition et la délimitation des phases d’activité, de sous-activités et de sous emploi. Dans cette perspective, les enquêtes emploi du temps sont d’un précieux intérêt. Pour l’instant elles sont limitées à un très petit nombre de pays. Il faut espérer que dans les prochaines années de telles enquêtes se multiplient
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